Séverine Mathieu nous a présenté les grandes lignes de son ouvrage.

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Après avoir constaté la multiplication des mariages mixtes chez les juifs de France (D’après un sondage paru dans l’Arche en 2002, 40% des personnes juives mariées de moins de 30 ans ont un conjoint non juif), il s’agit de déterminer comment ces couples transmettent à leurs enfants leur part juive.
Elle a mené une enquête sociologique auprès d’une quarantaine de couples mixtes, ashkénazes ou sépharades, entre 33 et 80 ans. Tous appartenaient à des classes sociales supérieures ou à des professions intellectuelles et vivaient à Paris. Ils avaient également en commun la volonté de transmettre quelque chose du judaïsme.Aucune des personnes rencontrées ne pratiquait une religion lorsqu’il a rencontré son conjoint. Parmi les conjoints juifs, la majorité n’avait pas reçu d’héritage religieux.
Dans la plupart de ces couples, il y a une sorte d’angoisse de la disparition, de peur de la fin du peuple. Dans cette angoisse l’importance de la Shoah est cruciale. C’est une mémoire fabriquée en commun qui émerge.
Dans l’enquête menée, les conjoints d’origine juive souhaitent transmettre un judaïsme qui ne soit pas seulement une religion faisant écho à la définition donnée par Dominique Schnapper (Juifs et Israélites, Gallimard ,1980) : « Le judaïsme n’est pas seulement une religion mais aussi et surtout une morale, une culture, un mode de vie, parfois uniquement une identité dont la référence est essentiellement historique. »
Les marqueurs identitaires
Elle en distingue quatre qui permettent de réinventer des rituels : La circoncision qui fait l’unanimité chez les hommes juifs circoncis, les prénoms bibliques notamment pour les
garçons, e fait pour les femmes d’accoler leur nom de jeune fille juif à leur nom de femmes mariées.et enfin la cuisine.
Les trois principaux référents identitaires
1- La Shoah : Il s’agit d’intégrer, et surtout pour le conjoint non juif, la Shoah dans la mémoire familiale.Puis ensuite, les couples s’attacheront à dépasser le traumatisme, en essayant, notamment lorsque les enfants paraissent, de transmettre un judaîsme qui ne soit pas uniquement associé au génocide et à victimisation . L’enjeu est de ne pas perdre le fil de la mémoire.
Pour dépasser la Shoah, certains couples réinvestissent une partie de la culture juive et notamment l’apprentissage du yiddish ou de la musique klezmer. Le souci est de transmettre une identité juive positive, de vivre sans morbidité et sans culpabilité leur identité juive.
2- Israël. La plupart des couples interrogés s’accordent pour dénoncer la gestion du conflit israélo-palestinien par l’Etat d’Israël.Mais le conjoint juif est souvent attaché viscéralement à Israël. Cette question génère des tensions au sein des couples. Israël devient dans ces couples un sujet à éviter. Il est clair que ce sujet ranime chez les conjoints juifs une sorte de sentiment communautaire. Pour beaucoup de conjoints juifs, Israël est un référent identitaire incontournable et non négociable. Cet attachement à Israël n’est pas un sionisme inconditionnel. Il s’accompagne de critiques mais l’idée de la disparition de l’Etat d’Israël n’est pas admissible.
3- L’antisémitisme : C’est parfois pour les conjoints non juifs, celui de leurs parents qu’ils découvrent à l’occasion de la présentation de leur partenaire juif. Ce sont aussi les les violences verbales à l’égard des élèves juifs. Souvent les familles désectorisent leurs enfants, quand ils habitent des quartiers populaires de l’est parisien ou les inscrivent dans des écoles privées.
Conclusion :
Dans les couples mixtes, il s’agit bel et bien de réinventer un judaïsme en dehors des cadres de l’institution, qu’elle soit religieuse ou laïque.Selon les couples interrogés, puiser à différentes sources permet de revitaliser un judaïsme décimé, de lui redonner corps au travers du renouvellement des pratiques, en se référant toujours à une culture.
« ëtre juif- dit l’une des femmes interrogées-c’est se demander en permanence ce que c’est qu’être juif. »
Ces couples mixtes façonnent à leur façon, leurs identités juives propres à la modernité. Si la judéité est ici revendiquée et assumée, elle ne l’est pas en référence à une « communauté »
La religion sécularisée fait place à la culture.
Il existe une diversification des manières d’être juif. La normativité religieuse traditionnelle n’est plus la référence obligée.
Thèmes débattus lors de la discussion :
La discussion très animée à laquelle ont participé notamment Philippe Bourdier, Marcel Jablonka, Sammy Ramstein , Faina Grossman, Edmond Kahn, Georges Wajs, Thérèse Spector, Elio Cohen, Régine Dhoquois-Cohen et Françoise Weil, a tourné essentiellement autour de deux thèmes :
Le contenu de la transmission
Les rapports entre culture et religion
1 – Le contenu de la transmission :
Cette analyse de la transmission, dans les couples mixtes nous renvoie à l’éternelle question : Qu’est ce que c’est qu’être juif ? Ce qui resterait de la judéité, serait l’histoire et le folklore. S’agit-il de culture plutôt que de folklore. ?
En tout état de cause, la transmission se réduit à peu de choses.
Les participants s’interrogent sur ce qu’ils ont transmis à leurs enfants et petits-enfants. Les uns estiment qu’ils n’ont rien transmis volontairement, avec une volonté pédagogique. Mais.le contenu de leur bibliothèque, la musique Klezmer qu’ils écoutaient, ont fait partie d’une sorte de transmission inconsciente qui a eu des conséquences sur la culture de leurs enfants.
D’autres parlent de leurs engagements marxistes quand leurs enfants étaient petits et de leur rejet des particularismes. Ils reconnaissent cependant que quand leurs enfants ont épousé des non -juifs, ils ont volontiers fêté Noêl mais qu’ils ont subrepticement réintroduit des rituels juifs notamment pour Pessah, afin que la culture juive ne soit pas oubliée.
Pour les Sépharades, dit l’un des participants, la culture de la Shoah n’est pas une mémoire familiale. Mais il s’est efforcé de la transmettre. Il a surtout tenté de transmettre la Bible, aidé en cela par sa femme protestante. Mais il reconnaît que ce qu’il a tenté de transmettre à ses enfants, eux-mêmes ne l’ont pas transmis à leurs enfants. « Je suis dit-il- un grand père juif, une sorte de curiosité . » L’absence de la religion rend difficile le tissage de la transmission. Il risque d’y avoir une déperdition mécanique de la judéité, au fur et à mesure des mariages mixtes.
La transmission vers les filles semble moins importante. Les filles ont moins souvent des prénoms bibliques ou hébreux. L’absence de la circoncision est un autre élément manquant. Certains parents tentent de pallier à cela, en envoyant les filles prendre de cours de danse yiddish.par exemple.
Enfin, il semble que les valeurs, pour nous fondamentales, attachées ou non au judaïsme, comme la dignité, l’universalisme, la morale, l’importance de la Loi, le combat contre l’injustice soient peu présents dans le système de transmission décrit par Séverine Mathieu.
2 – Rapports entre culture et religion et notion de culture positive :
Quel contenu donner à la culture juive quand on n’est pas religieux ? s’interroge un autre participant. Il reprend l’histoire juive emblématique racontée dans son ouvrage par Séverine Mathieu : L’histoire se passe du côté de West End avenue à New York,, dans une famille juive de la bourgeoisie aisée progressiste de gauche. Le père affirme ses convictions athées. Souhaitant faire bénéficier son fils de la meilleure scolarité possible, il l’inscrit à Trinity School, une école autrefois religieuse mais aujourd’hui laïque et ouverte à tous.Quelque tempss plus tard, le garçon revient à la maison et demande négligemment : »A propos, papa, tu sais ce que signifie « trinité » ? ça veut dire, le père, le fils et le Saint-esprit ! A ces mots, le père fou de rage, saisit son fils par les épaules et déclare : »Danny, rentre-toi cela bien dans la tête : il n’existe qu’un seul Dieu et nous n’y croyons pas ! »
Un certain nombre d’éléments transmis ont un arrière-plan religieux. La circoncision bien sûr mais aussi un certain nombre d’autres rituels. Alors se repose toujours la même question. Quel contenu donner à cette « culture » quand on n’est pas religieux ?
Séverine Mathieu fait remarquer que dans certaines familles, les enfants sont inscrits au MJLF (Mouvement juif libéral de France). Parfois les enfants veulent réintroduire certains rites religieux appris au MJLF. La religion revient par les enfants, par exemple, la nourriture casher..
On peut aussi donner une signification laïque à des fêtes religieuses, par exemple, dit l’un des participants, quand j’ai commencé à fêter Pessah, j’ai insisté sur le fait qu’un peuple n’a pas le droit d’en opprimer un autre. Pessah devenait l’une des expressions de l’histoire humaine avec une facette culturelle.
Dans l’enquête réalisée par S Mathieu, les couples interrogés insistent sur la nécessité de transmettre une culture positive. Qu’est qu’une culture juive positive ? Les référents identitaires cités, la Shoah, l’antisémitisme et Israël constituent une sorte de retour du refoulé qui fait référence à une histoire victimaire, pas particulièrement positive. S Mathieu répond qu’il s’agit pour les couples mixtes de sortir justement de la position victimaire. Elle reconnaît cependant que les couples interrogés n’ont pas donné un contenu précis à ce concept de positivité.
Le mot de la fin : « je gère mon héritage juif comme un héritage culturel et non comme un héritage révélé. »
Propos transcrits par Régine Dhoquois-Cohen