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Les dimensions religieuses de la judéité Atelier du Cercle Gaston-Crémieux (novembre 2000) : La diaspora juive européenne face à son avenir

mise en ligne: dimanche 8 février 2004



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En novembre 2000, à la fin de l’atelier que nous avions organisé sur « La diaspora juive européenne face à son avenir », Richard Marienstras déclarait : " Il est nécessaire que la reconstruction culturelle comporte un programme d’études des grands textes juifs (y compris les textes considérés comme "religieux") car la religion , même combattue, a toujours fait partie du substrat de la culture juive. On ne peut comprendre Pascal ou Saint Augustin sans quelques notions de ce que fut leur croyance religieuse".

Textes rassemblés et présentés par Richard Marienstras

Malgré les rechutes dans l’idolâtrie, les juifs persistèrent dans leur croyance jusqu’au XVIIIe siècle où, sous l’influence de Moïse Mendelsohn (1729-1786), puis de la Révolution française, se firent sentir de lourds reculs de la foi. Ce n’est cependant qu’au XXe siècle, après la Shoah et la création de l’Etat d’Israël que l’incroyance s’étendit à de très nombreux Juifs. Il n’est pas possible d’en déterminer le chiffre, mais il est probable qu’ils forment une majorité. Ce qui est certain, c’est que la majorité d’entre eux ne respectent plus les mitzvoths, même s’ils continuent à observer une ou plusieurs fêtes juives. Les Juifs dont la judéité est ainsi affaiblie n’en sont pas moins considérés comme Juifs par la plupart de leurs corréligionnaires. Comme le disait mon vieil ami Léon Askénazi alors que je lui disais un jour que je ne croyais pas en Dieu : "Oui, mais Lui, il croit en toi". Il est vrai que de nombreux Juifs incroyants continuent à se sentir fortement juifs. Il y aurait divers moyens d’intégrer le fait religieux dans une approche laïque de la judéité, la plus simple étant d’utiliser la méthode de nombreux kibbutzim de gauche : célébrer les fêtes juives en les rejouant comme des fêtes laïques, c’est-à-dire des célébrations du souvenir (cette méthode est très répandue aux Etats-Unis).

Mais chacun est libre d’improviser une méthode qui lui soit propre.

* * * * * *

Joseph Ben Saadia (882-942)

"S’agissant de la catégorie de la relation, je dis qu’il serait impropre de lier quoi que ce soit au Créateur de manière anthropomorphique ou de s’apparenter à Lui, car Il a existé de toute éternité, c’est-à-dire en un temps où aucune chose créée n’était liée à Lui ou attachée à Lui.[... ] Par conséquent, quand nous observons que les Ecritures appellent Dieu leur roi et présentent les humains comme ses esclaves et les anges comme ses serviteurs [... ], tout ce qui est signifié n’est qu’une façon d’exprimer la révérence et l’estime. Car les humains qui sont les plus estimés par nous sont les rois. Dieu est également appelé "roi" au sens où Il peut faire tout ce qu’il désire et que Son commandement est toujours obéi. A propos de la catégorie du lieu, je dis qu’il est inconcevable pour plusieurs raisons que le Créateur ait aucun besoin d’occuper un lieu quel qu’il soit. D’abord, Il est Lui-même le Créateur de tout lieu. De plus, à l’origine, il a existé seul quand il n’y avait rien qui fût une place. Il est donc impensable que comme résultat de Son acte de création, Il eût été transporté dans l’espace. De plus, l’espace est seulement nécessaire pour un objet matériel. [...] Quant à l’assertion des prophètes selon laquelle Dieu réside au ciel, ce n’était qu’une façon d’indiquer la grandeur de Dieu et Son élévation, puisque le ciel est la chose la plus haute que nous connaissions. [...] La même chose s’applique aux déclarations selon lesquelles Dieu réside dans le Temple, telles que "Et je résiderai parmi les enfants d’Israël". Exode, 29.45] "Et le Seigneur réside à Sion"[Joel, 4.21] Le but de tout cela était de conférer de l’honneur sur le lieu et les hommes en question... S’agissant de la catégorie du temps, il est inconcevable que le concept de temps puisse être appliqué au Créateur car Il est le créateur de la totalité du temps. De plus, Il a existé originellement seul quand il n’y avait encore rien de tel que le temps. Il est par conséquent impensable que le temps ait pu produire aucune locomotion ou changement en Lui. De plus, le temps n’est autre que la mesure de la durée des choses corporelles. Lui, comme Il n’a pas de corps, est très éloigné de concepts tels que le temps et la durée. Si, cependant, nous décrivons Dieu comme étant durable et permanent, cela n’est dit que comme une métaphore... S’agissant de la question de la possession dans la mesure où toutes les créatures sont la création et l’art de Dieu, il est impropre pour nous de dire qu’Il possède une chose à l’exclusion d’une autre, ni qu’Il en possède une à un degré supérieur et une autre à un degré inférieur. Si, cependant, nous lisons que les Ecritures affirment que certaines personnes sont Sa propriété particulière et Sa possession et Sa part comme dans l’énoncé "Car la part du Seigneur est Son peuple, et Jacob une part de son héritage" [Deut. 32.9], cela n’est fait que comme un moyen de conférer honneur et distinction. Car, comme nous le savons, la part et l’héritage de chaque homme lui sont précieux. Bien plus, les Ecritures vont jusqu’à déclarer que Dieu aussi, est figurativement le lot des pieux et leur héritage, comme elles font dans cet énoncé "Oh ! Seigneur, la part de mon héritage est de ma coupe" [Ps., 6:5]. Cela est aussi par conséquent une expression de dévotion et d’estime particulière... Quant à la catégorie de la position, dans la mesure où le Créateur n’est pas un être physique, il est impropre de parler de Lui comme ayant une position telle que d’être assis, d’être debout, etc. Non, cela est impossible parce qu’il n’est pas un être physique et parce que, à l’origine, il n’existait rien en dehors de Lui.

Moses Maïmonide (1135-1204),

Connu dans la littérature rabbinique comme le "Rambam". Expose ici les attributs "négatifs" de Dieu : tout ce qui peut lui être attribué serait une limitation de son être absolu. (Le Guide des Egarés). "Il nous serait extrêmement difficile de trouver en aucun langage des mots propres à ce sujet et nous ne pouvons employer qu’un langage impropre. Dans notre tentative de montrer que Dieu n’inclut pas une pluralité, nous pouvons seulement dire "Il est Un", bien que "un" et "plusieurs" soient tous deux des termes qui servent à distinguer la quantité. Par conséquent, nous rendons le sujet plus clair, et disons à ceux qui entendent la voix de la vérité, qu’Il est Un mais ne possède pas l’attribut de l’unité. Il en va de même quand nous disons que Dieu est le Premier, "kadmon". Pour exprimer qu’Il n’a pas été créé ; le terme kadmon, "premier" est décidément inexact car il ne peut dans son sens véritable qu’être appliqué à un être qui est sujet à la relation du temps. Ce dernier, cependant, est un accident au mouvement qui, une fois encore, est lié à un corps. De plus, l’attribut kadmon ("premier" ou "éternel") est un terme relatif étant par rapport au temps le même que le terme "long" et "court" par rapport à une ligne. Les deux expressions "créé " et "éternel" (ou "premier") sont également inadmissibles en référence à un être auquel l’attribut du temps n’est pas applicable, juste comme nous ne disons pas "courbé" ou "rectiligne" en référence au goût, "salé" ou "insipide" en référence à la voix. Ces sujets ne sont pas inconnus de ceux qui sont habitués à chercher une compréhension véritable des choses et à établir leur propriété au moyen des notions abstraites que l’esprit a formés à leur sujet et qui ne sont pas trompées par les inexactitudes des mots employés. Tous les attributs tels que "le premier", le "dernier" qui se trouvent dans les Ecritures en référence à Dieu sont aussi métaphoriques que l’expression "oreille" ou "oeil". Ils signifient simplement que Dieu n’est sujet à aucun changement, ni à aucune innovation ; ils n’impliquent pas que Dieu peut être décrit au moyen du temps ou qu’il y a aucune comparaison entre Lui et n’importe quel autre être par rapport au temps et qu’il est appelé de ce fait "le premier" et "le dernier". En bref, toutes les expressions semblables sont empruntées au langage communément utilisé entre les gens. De la même manière nous disons "un" (Echad) en référence à Dieu pour exprimer qu’il n’y a rien de semblable à Lui, mais nous n’entendons pas signifier qu’un attribut d’unité est ajouté à Son essence. Sachez que les attributs négatifs de Dieu sont Ses véritables attributs [...]. L’existence de Dieu est absolue [...]. Nous comprenons seulement le fait qu’il existe mais non Son essence (Nous comprenons seulement qu’Il est mais non ce qu’Il est). Par conséquent c’est une assomption fausse de soutenir qu’Il n’a aucun attribut positif ; car Il ne possède pas l’existence en addition à Son essence ; on ne peut par conséquent pas dire que l’Un (soit l’existence soit l’essence) puisse être décrit en miroir comme un attribut de l’Autre ; moins encore que Lui ajoute à Son existence une essence composite consistant en deux éléments auxquels l’attribut pourrait se référer ; encore moins qu’Il a des accidents qui pourraient être décrits au moyen d’un attribut. Il est clair par conséquent qu’Il n’a absolument aucun attribut positif. Les attributs négatifs,cependant, sont ceux qui sont nécessaires pour diriger l’esprit vers les vérités que nous devons croire concernant Dieu ; car, d’une part, il n’implique aucune pluralité, et, d’autre part, ils permettent à l’homme de saisir la plus haute connaissance possible de Dieu, c’est-à-dire qu’il a été établi et prouvé que certains êtres doivent exister au-delà des choses qui peuvent être perçues par les sens et appréhendées par l’esprit ; quand nous disons de cet Etre qu’il existe, nous voulons dire que sa non-existence est impossible. Nous percevons ainsi qu’un tel Etre n’est pas par exemple comme les quatre éléments qui sont animés et par conséquent nous disons qu’Il vit, exprimant par là qu’Il n’est pas mort. Nous appelons un tel Etre "incorporel", parce que nous percevons qu’Il n’est pas semblable aux cieux qui sont vivants mais matériels. Voyant qu’il est également différent de l’intellect, lequel bien qu’incorporel et vivant, doit son existence à une cause, nous disons qu’il est le premier (kadmon), exprimant par là que son existence n’est due à aucune cause. Nous remarquons d’autre part que l’existence qui est l’essence de cet Etre n’est pas limitée à sa propre existence ; diverses existences émanent de Lui et son influence n’est pas comme celle du feu qui produit la chaleur ou celle du soleil qui irradie la lumière, mais consiste en leur donnant constamment l’ordre et la stabilité au moyen de règles bien établies comme nous allons le montrer (la chaleur vient du feu, la lumière du soleil, comme conséquences naturelles des propriétés du feu et du soleil). Il n’y a ni chez l’un ni chez l’autre d’intention ni de volonté, excepté celle qui vient de Dieu et émane de Sa volonté.

Jean-Jacques Rousseau (Ecrits politiques)

"Pour empêcher que son peuple ne se fondît parmi les peuples étrangers, il lui donna des moeurs et des usages inaliables avec ceux des autres nations ; il le surchargea de rites, de cérémonies particulières ; il le gêna de mille façons, pour le tenir sans cesse en haleine et le rendre toujours étranger parmi les autres hommes ; et tous les liens de fraternité qu’il mit entre les membres de sa république étaient autant de barrières qui le tenaient séparé de ses voisins et l’empêchaient de se mêler avec eux. C’est par là que cette singulière nation, si souvent subjuguée, si souvent dispersée, et détruite en apparence, mais toujours idolâtre de sa règle, s’est pourtant conservée jusqu’à nos jours éparse parmi les autres sans s’y confondre ; et que ses mœurs, ses lois, ses rites, subsistent et dureront autant que le monde, malgré la haine et la persécution du reste du genre humain".

George Steiner, Errata, Editions Gallimard, Folio, p. 98-105

Par trois fois, dans l’histoire de l’Occident, le Juif s’est efforcé d’affronter la conscience humaine avec le concept d’un Dieu unique et les conséquences morales normatives de ce concept. Appréhendé en toute rigueur, le Dieu mosaïque est inconcevable, invisible, inaccessible, inhumain au sens radical du mot. Il est aussi vide que l’air du désert. S’il est une théologie juive, elle est négative. Où le polythéisme hellénique en particulier, peuple chaque feuille, chaque branche ou rocher de voisins divins, d’une immanence prodigue, humains – trop humains dans leur vanité, dans leurs tours et leur lubricité –, le Sinaï vide de toute proximité divine discernable l’habitat de l’homme naturel. Il exige l’abstraction portée à l’extrême. Il condamne les images et rend l’imaginaire blasphématoire. La métaphore, par quoi nous peuplons et dramatisons notre questionnement de la réalité, par quoi nous jetons des ponts par-delà l’abysse de l’inconnu, est supprimée. Pour Moïse, la présence et le commandement de Dieu, qui sont identiques, brûlent depuis le Buisson ardent. L’unique révélation de soi est celle d’une tautologie (elle-même figure fermée) : c’est le "Je suis / Je suis" de l’Exode 3.14. Paradoxalement, cependant, la distance d’avec un Dieu privé d’image, impensable, ineffable est aussi celle d’une insupportable proximité. Invisible, il voit tout, il châtie jusqu’à la troisième génération et au-delà. Conçoit-on observation et observance plus rudes, plus étrangères aux impulsions animistes, iconiques et pluralistes de la nature humaine, aux manières consolatrices dont nous racontons les histoires de notre être ? Les diktats moraux qui émanent du monothéisme sinaïtique et prophétique sont inflexibles. Les prohibitions frappant le meurtre, l’adultère, la cupidité, la fabrication d’images, si innocentes soient-elles, le commerce avec les dieux lares, les esprits tutélaires, les saints sont eux-mêmes des symptômes d’un impératif plus profond. Ils impliquent la mutation de l’homme ordinaire. Nous devons discipliner l’âme et la chair jusqu’à la perfection. Nous devons dépasser notre ombre. Un édit fondamental d’accomplissement, de dépassements éthiques de soi sous-tend le Décalogue et la métaphore de prescriptions ritualo-pragmatiques qui en découlent. Aucune fibre de notre complaisance naturelle, de notre libido, de notre inattention, de notre médiocrité et de nos sensualités n’échappe à cette mise à nu morale et légaliste. Pris à la lettre, le "deviens ce que tu es" de Nietzsche est l’antithèse de l’impératif sinaïtique. "Cesse d’être ce que tu es, ce que la biologie et les circonstances ont fait de toi. Au prix redoutable de l’abnégation, deviens ce que tu pourrais être". Ainsi ordonne le dieu de Moïse, d’Amos et de Jérémie. Tel est le premier des trois moments de l’imposition transcendante du judaïsme sur l’homme. Le deuxième vient avec le Sermon sur la Montagne. L’essentiel du message est un collage d’injonctions systématiquement répétées de la Torah, des Psaumes et des Prophètes. Mais le rabbi prodigieux et le guérisseur par la foi de Galilée va plus loin. Aux hommes et aux femmes il demande un altruisme, une retenue qui va contre l’instinct, "contre -nature", envers tous ceux qui nous blessent et nous offensent. L’unique précédent de cet idéal peut se lire entre les lignes de quelques déclarations difficiles à interpréter, attribuées à Socrate. Il nous faut de surcroît partager ou nous défaire entièrement de nos biens de ce monde, au besoin nous réduire à la mendicité, au nom des déshérités. La propriété, pour ne rien dire des récompenses mondaines, c’est l’injustice (ou, comme devait dire Proudhon, c’est "le vol"). Ce sont là de bons quantiques de l’intérieur, mais aussi au-delà - du judaïsme mosaïque. Allant à rebours de l’humain, de manière presque inconcevable, Jesus commande de tendre l’autre joue, de pardonner à notre ennemi et persécuteur - non d’apprendre à l’aimer. Avec ces impératifs, Jésus devient Christ et, dans sa judéité, amende des instincts élémentaires, notamment ceux de la vengeance. La Torah et les prophéties exposent l’infinie miséricorde de Dieu et la puissance de Son pardon, mais aussi Son goût pour les sinistres équités de la rétribution. Profondément naturel, l’élan qui porte à venger l’injustice, l’oppression et la dérision ont leur place dans la maison d’Israël. Le refus de pardonner l’injure ou l’humiliation peut réchauffer le cœur. Le commandement christique d’amour total, d’offrande de soi à l’assaillant, est, au sens strict, une énormité. La victime doit aimer son tortionnaire. Monstrueuse proposition. Mais qui projette une impénétrable lumière. Comment les mortels, hommes et femmes, doivent-ils l’accomplir ? Le troisième coup frappé à la porte est celui du socialisme utopique, notamment sous ses habits marxistes. A côté du christianisme, le marxisme est l’autre grande hérésie du judaïsme. La contribution juive – théorique, pratique et personnelle – au socialisme radical et au communisme pré-stalinien est disproportionnée (voir les rangs des premiers mencheviques et bolcheviques ou ceux des mouvements utopistes ou insurrectionnels de gauche à travers l’Europe centrale). Le marxisme sécularise, rend "de ce monde" la logique messianique de la justice sociale, de l’abondance édénique pour tous, de la paix sur une terre non divisée. Dans ses célèbres manuscrits des années 1840, Marx, si rabbinique dans ses foudres et ses promesses, prêche un ordre dans lequel la monnaie ne sera plus celle du lucre et des marchandises : "l’amour s’échangera contre l’amour, la confiance contre la confiance". C’est, à la lettre, la vision de l’adamique et des prophètes, celle du Galiléen. La grande rage contre l’inégalité sociale, contre la cruauté stérile de la richesse, contre la famine et la misère sans nécessité qui aiguillonne Karl Marx est précisément celle d’Amos. C’est celle du désert dans sa marche vengeresse contre la cité, contre la Babylone permanente (la folie sanguinaire des Khmers rouges au Cambodge a donné plus qu’un aperçu de cette expiation apocalyptique). Sous sa forme la plus pure, telle qu’elle a été mise en oeuvre dans certains kibboutzim socialo-communistes du premier sionisme, il n’y a pas de propriété privée. A chacun selon ses besoins. Les enfants sont élevés en communauté. Mais même où il atténue ses absolus, le marxisme exige une complète inversion des priorités, de la privauté, de l’acquisition, de l’égoïsme. Nous devons nous abstenir du superflu, et partager également, placer les ressources, les ambitions du moi dans l’anonymat du collectif. Au cœur de tout programme socialo-communiste conséquent, réside une mystique de l’altruisme, du mûrissement humain dans le désintéressement. Mourir pour les autres, comme le héros marxiste dans les figurations séculières du martyre religieux, est assez difficile (qui, de ma génération, peut oublier les épisodes conclusifs de sacrifice dans la Condition humaine de Malraux ? ). Vivre pour les autres est plus difficile encore. Mais si seulement nous apprenions à le faire, enjoint le marxisme, le royaume de la justice, la cité de l’homme – légitime héritière de celle d’un dieu mort – peut être édifiée sur cette terre. Alors seulement, Jérusalem pourra être construite "dans nos terres vertes et plaisantes". Le matin messianique est rouge. Par trois fois, le judaïsme a soumis la civilisation occidentale au chantage de l’idéal. Quel plus grave affront ? Par trois fois, comme un observateur fou dans la nuit (Freud a même arraché les hommes à l’innocence du rêve), il a crié au commun de l’espèce humaine de se transformer en une pleine humanité, de renier son moi, ses appétits innés, son parti-pris de la licence et des options. Au nom du Dieu "ineffable" sur le Sinaï ; de l’amour délivré pour son ennemi ; au nom de la justice sociale et de l’égalité économique. Dans leur prétention à la perfection, ces exigences sont irréfutables. L’éthique de l’amour sacrificiel et du partage est irréfutable ; même, en bien des points, sur un plan matériel et communautaire. Ainsi les hommes et les femmes ont-ils été soumis à un triple chantage : celui de l’indélicatesse de la révélation, de cette intensité et de cette insinuation juive dont les non-juifs ont souvent du mal à s’accommoder. Les idéaux de Moïse, de Jésus et de Marx harcèlent la psyché de "l’homme moyen sensuel", cherchant à s’accommoder de son imparfaite existence. C’est de cette pression, je crois, que procède la détestation. De son épaisse fumée et de ses éclats dans les flammes, l’élan de relégation – le Juif doit être banni, sa voix bâillonnée –, puis d’annihilation. Rien ne nourrit, dans notre conscience, une haine plus profonde que l’intuition imposée de force, que nous laissons à désirer, que nous trahissons des idéaux dont nous reconnaissons pleinement (fût-ce de manière subliminale) la validité qu’en vérité nous célébrons, mais dont les exigences semblent outrepasser notre capacité et notre volonté. Rien ne devient plus insupportable que de se voir rappeler de manière récurrente, apparemment perpétuelle, ce que nous devrions être et que, si crûment, nous ne sommes pas. Aujourd’hui, le socialisme utopique et le communisme coercitif paraissent sur le déclin ; la Sparte du kibboutz absolu ne survit guère. Mais reste qu’on peut entendre les anciens diktats de perfection, d’effacement de soi, d’exigence d’un royaume de justice totale ici et maintenant. De la bouche de vagabonds méprisés, de cheminots loquaces dont Dieu a fait des malades incurables de la mémoire et du futur. J’avoue ne pas trouver de meilleure explication de la persistance de l’antisémitisme plus ou moins universel et après l’Holocauste. Cette persistance est exemplaire dans des communautés où il ne reste plus guère de Juifs à détester comme en Pologne et en Autriche, ou dans les pays où ils ne se sont jamais établis (Les Protocoles des Sages de Sion sont un best-seller au Japon !). Si éclairant soit-il, aucun diagnostique socio-économico-politique positiviste ne donne la moindre causation en profondeur. Hitler l’a dit sans ambages : "Le Juif a inventé la conscience !" Après cela, quel pardon ? J’ai dit que le prix à payer a été proche de l’insupportable. Qu’il y a un argument sain pour l’effacement dans l’assimilation et la normalité. Si quelque répétition ou analogie de la Shoah est concevable à l’avenir, un Juif doit-il mettre des enfants dans ce monde ? Néanmoins. La vocation d’ "hôte", l’aspiration au messianisme, la fonction d’irritant moral et d’insomniaque parmi les hommes, me frappe, tel un honneur qui passe tous les honneurs. Partout, chaque fois qu’ils sont présents et prospèrent, la bestialité, la stupidité, l’intolérance choisira les Juifs pour cible. Assurément, un peuple élu et un cercle dont je ne démissionnerais pas ( même si c’était faisable).

Une lecture, même rapide, des Prophètes, permet de voir l’importance historique de l’idée de Dieu : Jérémie, XIX, 3.8 :

Parce qu’ils m’ont abandonné et ont aliéné ce lieu, ils ont encensé, en lui, pour des dieux étrangers que n’avaient connus ni eux, ni leurs pères ni les rois de Juda, et ils ont rempli ce lieu du sang des innocents. Et ils ont bâti les hauts lieux du Baal, pour y brûler leurs fils par le feu, holocaustes au Baal, chose que je n’ai pas commandée et dont je n’ai point parlé, et qui n’est point venue à ma pensée.

C’est pourquoi voici que viennent des jours oracle de Jahvé— où ce lieu ne s’est plus appelé le Tophéth, ni la Vallée de Bén-Hinnon, mais la Vallée de la Tuerie.

Et j’anéantirai le conseil de Juda et de Jérusalem, en ce lieu, et je les ferai tomber par le glaive devant leurs ennemis, et par la main de ceux qui en veulent à leur vie, puis je livrerai leur cadavre en nourriture aux oiseaux des cieux et aux bêtes de la terre.

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dernière mise à jour : mai 2010

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