André Schwartz-Bart (1928-2006) nous a quittés récemment, mais bien que sa santé ne lui ait permis de publier que quelques romans, dont un avec sa femme, l’écrivaine et conteuse Simone Schwartz-Bart , il reste présent dans les mémoires grâce à son livre principal, publié en 1959 aux éditions du Seuil : Le dernier des Justes . Couronné du prix Goncourt, ce livre singulier, bouleversant, fut traduit dans de nombreuses langues et réédité à maintes reprises. Son génie, dont on découvrira la qualité littéraire et la dimension d’empathie avec la douleur des Juifs qui transperce le Juste de la légende, Ernie Lévy, se double d’un mérite qu’il doit beaucoup à son temps, à sa génération qui, avec lui, a forcé l’écoute du monde qui, après la guerre, préférait n’en pas savoir trop : Le dernier des Justes est la première œuvre qui a fait entrer la littérature juive du génocide, non seulement dans le monde littéraire français , mais dans la conscience de la France. Indicible, irracontable, irreprésentable, ce qu’on appellera la Shoah après que Claude Lanzmann ait fait, de son côté œuvre cinématographique majeure, pénètre pour la première fois la culture française et donne en même temps épaisseur à la culture yiddish passée dans la conscience collective française.
Elise Marienstras
Je me suis rendu compte - et ce n’est pas le souvenir que j’en gardais – en relisant plus de quarante après, la bouleversante fin du Dernier des Justes, combien, ce livre touchait, pour moi, au coeur de la pensée juive, ou du moins d’un aspect essentiel. L’idée même de Juste est remarquable en ce qu’elle relie le sens de l’Homme à une éthique du bien et là cela rejoint, ce qui me semble être au coeur de mon attachement à la judéité, à savoir l’entrée dans l’histoire de la pensée - au moins occidentale - de la loi morale. Il est probable que les Juifs n’en sont pas les inventeurs mais en tout cas ils ont "porté" cette idée. Je me suis demandé pourquoi Schwarz-Bart avait choisi le titre le Dernier ? Peut-être pouvait-il considérer, que la notion même de Juste était partie en fumée à Auschwitz . Ne commence t-il pas son livre par : Nos yeux reçoivent la lumière d’étoiles mortes.
Georges Wajs
Nos yeux reçoivent la lumière d’étoiles mortes
La tête posée sur les genoux de Golda, il émergea de sa torpeur glaciaire et pensa que l’âme était tissée de néant pour supporter sans se briser les épreuves que Dieu réserve à l’homme de chair et de sang.
— Tu pleures dans ton sommeil, fit la voix lointaine de Golda, tu n’as cessé de verser des larmes : tu ne peux donc pas rêver ? acheva-t-elle sur une nuance plaintive de reproche cependant que, s’arc-boutant sur ses coudes, Ernie redécouvrait sans y croire la fantastique pénombre du wagon de marchandises qui semblait lancé tout seul, en un cliquettement de roues et d’essieux, livré sans compagnons à la locomotive qui soufflait de tous ses naseaux de bête antédiluvienne, entraînant vers son antre les quelque cent corps tous allongés maintenant sur le plancher tressautant, tous donnant l’impression de cadavres congelés bien qu’il n’y eût de véritablement consolées que les quelques dizaines de dépouilles entassées pêle-mêle, membres enchevêtrés et crânes s’entrechoquant, dans l’angle dévolu d’abord aux enfants malades et qui insensiblement avait fait office de morgue.
— Attends, que je t’essuie les yeux d’abord, ils sont tout rouges.
Ramenant la tète d’Ernie contre son giron, la jeune fille souffla sur son mouchoir raidi de froid et en essuya les paupières enflammées de son ami qui, éprouvant soudain le sentiment d’une présence, se réveilla tout à fait et découvrit le cercle des enfants épars autour du couple ; ils étaient une quinzaine, de tous âges, serrés les uns contre les autres dans des postures diverses, leurs corps embrassés dans ce même réflexe qui rapprochait hommes et femmes en masses compactes sous les couvertures mises en commun, et au milieu de leurs étranges faces violacées par la dysenterie, leurs yeux qui semblaient tout noirs dans la pénombre fixaient Ernie avec une seule et même expression d’attente animale ; certains ouvraient la bouche, ou peut-être laissaient pendre leurs mâchoires, et un filet de buée grise comme de la fumée s’échappait de la plaie silencieuse de leurs lèvres.
— Ils attendent que tu leur parles, dit Golda ; et animée de la rancune farouche, un peu infantile, qui l’avait saisie depuis vingt-quatre heures, depuis que la majorité des êtres enfermés dans ce compartiment de mort avaient cessé d’être humains, elle ajouta méchamment : Moi, je ne peux plus t’avoir à moi.
Et comme elle le disait, d’autres silhouettes enfantines émergèrent de l’ombre, se rapprochant sur les genoux ou se traînant des coudes sur la paille noircie par le poussier de charbon et maculée d’ordures.
— Quelle heure est-il ? demanda Ernie.
— C’est le troisième matin, articula Golda avec effort. […]
— Tout cela vient, dit Ernie en regardant les enfants suspendus à ses lèvres, de ce que tu crois au wagon et aux choses qui s’y passent, alors qu’ils n’existent pas. N’est-ce pas les enfants ? ... Tout cela vient de ce que tu fais confiance à tes yeux et à tes oreilles et à tes mains...
A ces mots, les enfants du premier rang laissèrent pendre leurs mâchoires, et tandis que plusieurs commençaient à ballotter la tête de droite et de gauche, comme pour mieux se pénétrer du rêve qui s’écoulait de la bouche d’Ernie, les autres se rapprochèrent avidement, le cou tordu, les lèvres baveuses déjà. […]
Apeurés, ceux du premier rang battirent en retraite, avec lenteur effrayante, repoussant le sol de leurs coudes et de leurs genoux, sans mot dire, cependant que de toute la force de leurs regards ils demeuraient accrochés aux lèvres d’Ernie qui s’étonna une fois de plus de l’extraordinaire résistance de son âme. Ô Dieu, pensa-t-il, tu m’as donné une âme de chat qu’il faut tuer trois fois avant qu’elle ne meure. Puis caressant la joue de Golda toujours appuyée sur son épaule, il distendit avec peine ses lèvres en une sorte de sourire noirâtre et doux, eut un clignement d’œil complice à l’intention de ceux du premier rang, et murmura en yiddish : - - Ne vous sauvez donc pas, mes petits enfants, ne faites pas attention à elle, approchez-vous que je vous dise comment est fait notre royaume...
Un garçonnet du premier rang entrouvrit un œil gonflé par la blessure reçue tors de la crise de folie qui avait secoué tout le wagon la veille et, d’une voix sans timbre, comme si, pour former les sons, sa langue n’atteignait pas son palais desséché, il chuchota :
— C’est pas pour nous, m’sieur, c’est pour l’autre qui est couché, il vous demande.
— Pourquoi ne m’a-t-on pas réveillé ? demanda Ernie.
— J’ai pensé, dit honteusement Golda, comme c’était la première fois...
Ernie se détacha d’elle en silence et découvrant avec acuité le déchirement de tous ses membres il progressa à genoux parmi les corps d’enfants qui s’écartaient pour lui livrer passage, ou qu’il enjambait pour ne pas leur faire perdre l’avantage de l’immobilité ; l’enfant désigné était allongé à deux mètres de la morgue, et la vieille doctoresse était assise près de lui, dos contre la cloison, le visage dur comme un masque sous la calotte blanche à croix rouge que par une singulière aberration elle s’obstinait à porter, bien que depuis la veille tous ses soins se réduisissent à frotter le corps glacé des dysentériques, à les regarder mourir ; elle fixait un point invisible dans l’espace trouble du wagon plombé et n’eut pas un clignement de cil à l’approche d’Ernie.
— "Il est mort", dit-elle simplement. Le visage de la vieille femme était un os bleu et desséché par le froid, et ses narines se pinçaient tout autant que celles de l’enfant décédé. Eprouvant tous les regards d’enfants derrière son dos, Ernie déclara sur une note de voix très haute, afin que nul ne s’y trompe :
— II s’est endormi...
Puis il souleva la dépouille du gamin et la déposa avec une douceur infinie au-dessus du monceau grandissant d’hommes juifs, de femmes juives, d’enfants juifs que les cahots du train bringuebalaient dans leur dernier sommeil.
— C’était mon frère, lui dit une petite fille avec une sorte l’hésitation, de trouble confus, comme si elle n’était pas fixée sur l’attitude qu’il lui convenait de prendre devant Ernie. […]
— Quand nous serons au royaume d’Israël... murmura Ernie penché sur le garçon dont les yeux maintenant se revêtaient d’une pellicule jaunâtre, rêveuse, pacifiée.
Au bout d’un moment, il aperçut tout contre lui la face désertique de la doctoresse. Elle semblait dans une folle colère.
— Que faites-vous ? chuchota-t-elle contre l’oreille d’Ernie, cependant que les enfants du premier rang reculaient apeurés.
Ernie baissa les yeux et découvrit que le cadavre vivant qu’il berçait s’était mué en un cadavre mort. La doctoresse l’étreignit fortement à l’épaule, ses ongles s’enfonçant dans le reste de chair d’Ernie.
— Comment pouvez-vous leur dire que c’est un rêve ? souffla-t-elle d’une voix haineuse.
Berçant machinalement l’enfant, Ernie se mit à pleurer sans larmes.
— Madame, dit-il enfin, il n’y a pas de place ici pour la vérité.
Puis il s’arrêta de bercer l’enfant, et tournant un peu la tête, découvrit que la vieille femme avait changé d’expression
— Pour quoi donc y a-t-il place ? commença-t-elle.
Et regardant mieux Ernie, se pénétrant du moindre détail de son visage, elle murmura doucement :
— Vous ne croyez donc pas du tout, du tout à ce que vous dites ?
Elle pleurait avec une sorte de regret amer et un petit rire dément, terrifié.