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Georges Perec avec Robert Bober : Récits d’Ellis Island © P.O.L 1994

mise en ligne: mercredi 5 novembre 2008



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...loin de nous dans le temps et dans l’espace, ce lieu fait pour nous partie d’une mémoire potentielle, d’une autobiographie probable. nos parents ou nos grands-parents auraient pu s’y trouver le hasard, le plus souvent, a fait qu’ils sont ou ne sont pas restés en Pologne, ou se sont arrêtés, en chemin en Allemagne, en Autriche, en Angleterre ou en France. ce destin commun n’a pas pris pour chacun de nous la même figure :

ce que moi, Georges Perec, je suis venu questionner ici, c’est l’errance, la dispersion, la diaspora. Ellis Island est pour moi le lieu même de l’exil, c’est-à-dire le lieu de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part c’est en ce sens que ces images me concernent, me fascinent, m’impliquent, comme si la recherche de mon identité passait par l’appropriation de ce lieu-dépotoir où des fonctionnaire harassés baptisaient des Américains à la pelle ce qui pour moi se trouve ici ce ne sont en rien des repères, des racines ou des traces mais le contraire : quelque chose d’informe, à la limite du dicible, quelque chose que je peux nommer clôture, ou scission, ou coupure, et qui est pour moi très intimement et très confusément lié au fait même d’être juif

je ne sais pas précisément ce que c’est qu’être juif ce que ça me fait que d’être juif.

c’est une évidence, si l’on veut, mais une évidence médiocre, qui ne me rattache à rien ; ce n’est pas un signe d’appartenance, ce n’est pas lié à une croyance, à une religion, à une pratique, à un folklore, à une langue ; ce serait plutôt un silence, une absence, une question, une mise en question, un flottement, une inquiétude :

une certitude inquiète, derrière laquelle se profile une autre certitude, abstraite, lourde, insupportable : celle d’avoir été désigné comme juif, et parce que juif victime, et de ne devoir la vie qu’au hasard et à l’exil

J’aurais pu naître, comme des cousins proches ou lointains, à Haïfa, à Baltimore, à Vancouver j’aurais pu être argentin, australien, anglais ou suédois mais dans l’éventail à peu près illimité de ces possibles, une seule chose m’était précisément interdite : celle de naître dans le pays de mes ancêtres, à Lubartow ou à Varsovie, et d’y grandir dans la communauté d’une tradition, d’une langue, d’une communauté.

Quelque part je suis étranger par rapport à quelque chose de moi-même ; quelque part je suis « différent », mais non pas différent des autres, différent des « miens » : je ne parle pas la langue que mes parents parlèrent, je ne partage aucun des souvenirs qu’ils purent avoir, quelque chose qui était eux, qui faisait qu’ils étaient eux, leur histoire, leur culture, leur espoir, ne m’a pas été transmis.

Je n’ai pas le sentiment d’avoir oublié, mais celui de n’avoir jamais pu apprendre …..











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