Le Mouvement socialiste juif ( pages 159 - 172 extrait du chapitre L’IRRUPTION DES IDÉOLOGIES)


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Les débuts du socialisme en milieu juif prennent une allure tout à fait paradoxale, qui devait le marquer profondément .
Le caractère rural de l’empire tzariste, aussi bien dans ses parties russes que polonaises, subordonne toute idée de transformation de la société à une réforme agraire. La paysannerie avec son organisation traditionnelle (le MIR), interprétée comme une forme de communisme primitif, était perçue comme le levain potentiel de la révolution
Etant donné l’absence d’une paysannerie juive, des intellectuels comme Zundiewicz, Akseirod, Daïtch et Natanson, qui partageaient cette vision de la marche vers le socialisme, se retrouvèrent dans une
position insolite . Rejoignant les rangs des Narodniki, ils ne purent exercer leur action qu’en dehors des milieux juifs. Après avoir tenté, dans un premier temps, d’expliquer les pogroms des années 1880 comme les prémisses d’un mouvement révolutionnaire paysan, ils furent bien obligés d’admettre le caractère à la fois erroné et odieux de leur analyse. Ce traumatisme terrifiant leur fit prendre conscience de l’existence d’un problème juif spécifique et de la nécessité de revenir à leur milieu d’origine.
Même les idées marxistes qui commençaient à gagner les milieux révolutionnaires ne semblaient pas pouvoir s’appliquer à la population juive, formée de petits artisans et commerçants paupérisés à l’extrême, de luftmentchn. Ce type de structure sociale, qui ne comportait pas de prolétariat, semblait exclure la diffusion de la pensée marxiste,
Cependant l’apparition, au cours du dernier quart du XIXe siècle d’un embryon de classe ouvrière juive, permit la naissance d’une agitation politique en son sein. Celle-ci fut spontanée au départ. Dans les années 1870, des grèves éclatent dans l’industrie du tabac à Vilno, à Bialystok (où elle est essentiellement due à l’initiative des ouvrières). Dans le textile (à Lodz par exemple), les années 1877 et 1878 sont particulièrement agitées .
Simultanément, cette décennie voit apparaître dans l’intelligentsia un courant socialiste dont le berceau est l’Ecole Normale de Vilno. Mais le travail de propagande que mènent des hommes comme Arkady Finkelstein ou Aron Zundiewicz a peu d’écho, se heurtant d’une part aux Narodniki, d’autre part à leur propre manque de contact avec les classes laborieuses de ces intellectuels chassés par la répression policière, a pour résultat la création d’un centre socialiste juif extrêmement actif à Londres et fondation à Berlin de la section socialiste juive de l’Internationale ainsi que l’apparition de revues qui diffusent leurs idéaux.
Sur place, un pas important est fait en direction des masses par la publication d’une brochure d’Arkady Kremer sur L’Agitation (1894).
Rejetant l’élitisme des premiers cercles révolutionnaires, Kremer proclamait que le mouvement social-démocrate russe devait se mettre à l’écoute du prolétariat. Son but devait être la conquête du pouvoir politique, mais celui-ci ne pouvait être atteint que par la lutte économique. C’est pourquoi une place de choix était accordée aux « Kassy », sortes de fonds d’entraide alimentés par les cotisations des ouvriers, leur permettant d’envisager des mouvements de débrayage et de résistance au patronat. A la fin de 1895, les sociaux-démocrates valent réussi à organiser deux mille ouvriers à Vilno et à Minsk, essentiellement dans les tanneries et les usines de fabrication de brosses Les « Kassy » locales s’unirent avec celles d’autres villes pour former un syndicat extrêmement combatif, qui fut l’avant-garde du mouvement ouvrier juif Par la suite, le lien entre lutte économique (activités syndicales) et lutte politique devait devenir un des postulats intangibles du Bund.
Le deuxième point autour duquel se joua constamment le destin le mouvement socialiste juif fut le clivage entre "cosmopolites" et "nationaux". La brochure de Kremer ne s’adressait pas à la population juive, mais à l’ensemble du mouvement révolutionnaire Pourtant elle apportait des arguments en faveur de l’utilisation du yiddish, non pas pour des raisons culturelles, mais parce que c’était la langue des masses juives. Les vues de Kremer firent leur chemin au de Vilno et aboutirent à la formation d’une organisation socialiste juive autonome, luttant pour les droits spécifiques des Juifs aussi bien que pour les droits généraux des travailleurs.
Bientôt ce groupe put envoyer des agitateurs dans diverses communautés juives de la zone de peuplement et prit la tête du mouvement révolutionnaire juif. S’appuyant sur des revendication économiques concrètes, il parvint à éveiller une conscience de classe et une conscience politique parmi les ouvriers juifs
En 1897, fut fondée l’Union Générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie - le "Bund" – dont l’objectif était : « ni 1’assimilation ni l’émigration, mais la lutte sur place avec les travailleurs et les socialistes des autres groupes nationaux qui vivent en Russie ».
La Position des sociaux-démocrates juifs était ambivalente. Ils aspiraient à s’intégrer dans un mouvement socialiste russe, plus vaste donc plus à même de hâter la révolution. Mais, en même temps l’imminence de sa formation les avait poussés à fonder leur propre organisation. Ainsi se révélait dès le départ la double orientation du Bund : concilier la lutte pour la liberté des travailleurs juifs au sein organisation juive, et la lutte pour la liberté de tous les travailleurs au sein d’un mouvement plus large. Le premier impératif se révéla le plus urgent à réaliser :
La classe ouvrière russe est pour l’instant confrontée à sa propre lutte difficile. Principalement concernée par ses propres besoins, elle peut se révéler prête à sacrifier les besoins et les exigences des Juifs, tels que la liberté religieuse et l’égalité des droits... Nous devons reconnaître clairement que... le but des sociaux- |démocrates juifs qui travaillent dans la population juive est de construire une organisation ouvrière juive spécifique qui éduquera le prolétariat juif et le conduira dans la lutte pour la liberté économique, civique et politique... une classe ouvrière qui accepte l’oppression d’un peuple par un autre, ne s’opposera pas à l’oppression d’une classe par une autre... Le développement de la conscience nationale va de pair avec le développement de la conscience de classe...
Si cet axiome ne fut pas toujours vrai, il le fût dans le cas des masses laborieuses juives. De plus, l’utilisation par le Bund de la langue du peuple, le yiddish, n’eut pas seulement une valeur instrumentale. Elle marqua en profondeur le caractère même du mouvement et le cours de son histoire. L’emprise idéologique du courant socialiste se doubla d’un profond investissement émotionnel qui donna naissance à une véritable culture populaire et accentua l’aspiration à l’autonomie
Au cours des années qui suivirent la formation du Bund, celui-ci fit preuve d’une intense activité. La littérature révolutionnaire fût traduite en yiddish, les publications se multiplièrent sur le plan local, 1à Varsovie, à Minsk, à Bialystok... La persécution, les arrestations, le démantèlement de ses réseaux et de sa presse ne découragèrent jamais les militants qui se réorganisaient aussitôt
Cependant, la constitution d’un grand parti social-démocrate restait le principal objectif des membres du Bund. C’est pourquoi sur leur initiative, un congrès fut convoqué à Minsk, à l’issue duquel, le 1er mars 1898, le Parti Ouvrier Social-Démocrate Russe était fondé Arkady Kremer était en son sein le représentant du Bund, qui gardait son entière autonomie
Cette autonomie, qui paraissait toute naturelle à l’époque, devait devenir peu de temps après la cause d’affrontements violents au sein du mouvement ouvrier, tant sur le plan théorique que sur la pratique.
Les travaux du Congrès de Brunn (1899) forent décisifs pour le Bund. En effet, les sociaux-démocrates autrichiens avaient organisé leur parti sur une base fédéraliste. Sur la question nationale, les austro-marxistes (comme Karl Renner, Otto Bauer), tenant compte de la composition hétéroclite de l’empire des Habsbourg, affirmèrent que le prolétariat se devait de favoriser le développement des cultures nationales. Enfin, pour ce qui est des groupes non territoriaux, ils imaginèrent un statut d’autonomie nationale personnelle, parfaitement conforme aux aspirations du Bund, qui l’inscrivit à son programme dès 1901
Le Bund progressa à pas de géant dans la zone de peuplement. Pourtant, il connaissait de grandes difficultés externes (opposition duP.O.S.D.R. et du P.P.S.), et internes : l’émergence en son sein d’une tendance anarchiste .. de petits groupes de bundistes, ceux de la base, constituèrent à l’intérieur du mouvement une sorte d’ opposition radicale et exposèrent leur programme d’ action directe " contre l’Etat et la propriété privée.
S’étant procuré des armes ils se livrèrent à des « expropriations » dans les usines, les banques, les postes et chez de riches particuliers. Le centre le plus actif de ce mouvement anarchiste fût Bialystok . Ces « enragés », condamnés par les instances du Bund, quittèrent pour la plupart le parti
Malgré ces difficultés, quand éclate la révolution de 1905, le Bund peut aligner 30000 militants, alors que le P.O.S.D.R. (y compris ses sections polonaises et lettones) n’en compte que 8400.
De janvier à octobre 1905, les provinces où le Bund était le plus puissant furent celles qui connurent les grèves les plus spectaculaires : Lodz, Riga, Vilno et Bialystok. Des agitateurs du Bund participaient à tous les meetings, distribuant la littérature révolutionnaire, organisant les manifestations, aidant financièrement les ouvriers en grève. La province de Piotrkow, qui comprenait la ville de Lodz, fût celle où les grèves furent les plus nombreuses , avec une participation de 95 % des ouvriers. Dans le Nord-Ouest, où l’influence du Bund était également très forte, la participation fut de l’ordre de 80%. Dans ces zones, pendant une brève période, le Bund les Comités Fédératifs des partis révolutionnaires sont les véritables détenteurs du pouvoir, le gouvernement choisissant, pour des raisons tactiques, d’adopter une attitude d’expectative. La rue appartient aux organisations révolutionnaires
.Dans la zone de résidence juive, l’emprise du Bund est d’autant plus grande qu’il est le seul parti juif à avoir organisé une auto-défense efficace, face à la vague de pogroms qui ravage le pays
Ainsi, jusqu’au début de 1906, le Bund apparaît comme la seule Dans la zone de résidence juive, force politique juive engagée dans la lutte pour les droits fondamentaux des masses juives dans leur pays d’insertion.
Sans renoncer au marxisme ni aux idéaux socialistes et intemationalistes, le Bund s’ancre de plus en plus profondément au cœur des masses, développant une culture juive autonome, originale, en continuité, malgré les apparences, avec les structures mentales du groupe, probablement l’une des rares cultures prolétariennes authentiques que le monde ait connues. ,
Toute personne qui a la moindre familiarité avec la question nationale n’est pas a-nationale. Une culture a-nationale, ni russe, ni juive, ni polonaise..., mais une pure culture est une « absurdité. Les idées internationalistes ne peuvent exercer un attrait sur la classe ouvrière que si elles sont adaptées à la langue parlée par l’ouvrier, et aux conditions nationales concrètes dans lesquelles il vit. Le travailleur ne doit pas être indifférent à la condition et au développement de sa culture nationale, car c’est seulement à travers elle qu’il peut participer à la culture internationaliste de la démocratie et du mouvement ouvrier mondial. C’est une évidence mais V[ladimir] I[llitch] fait la sourde oreille à tout cela »
Les socialistes juifs de Russie voyaient le futur Etat socialiste comme une fédération territoriale et extra-territoriale de peuples. Les Juifs devaient y former une nation extra-territoriale, avec sa propre culture autonome et sa langue, le yiddish. Cette conception inspirée à la fois des austro-marxistes et de S. Dubnov (Lettres sur l’ancien et le nouveau Judaïsme) devait se heurter à une opposition de plus en plus virulente de la part des Bolcheviks. Lénine n’avait rien compris à la question juive. Et cette incompréhension fut lourde de conséquences.
Celui qui formule directement ou indirectement le mot d’ordre de " culture nationale " juive, celui-là, quelles que soient ses bonnes intentions,
est un ennemi du prolétariat, partisan de ce qui est ancien, de ce qui porte un caractère de caste parmi les Juifs, celui-là est complice des rabbins et des
bourgeois. Au contraire, les Juifs marxistes qui se fondent dans des organisations marxistes internationales avec les ouvriers russes, lituaniens,
ukrainiens, etc., en y apportant leur obole (et en russe et en juif) dans la création de la culture internationale du mouvement ouvrier, ces Juifs-là, en
dépit du séparatisme du Bund, continuent les meilleures traditions juives, en combattant le mot d’ordre de " culture nationale ".
... En défendant le mot d’ordre de " culture nationale", en faisant reposer sur lui tout le plan et le programme pratique de ce qu’on appelle
" l’autonomie nationale culturelle ", les bundistes se montrent en fait les réalisateurs du nationalisme bourgeois dans le milieu ouvrier
En 1917, la question nationale se posait avec une acuité accrue. La guerre avait intensifié les aspirations nationales et les tendances séparatistes parmi les Polonais, les Lithuaniens, les Ukrainiens, les Lettons et les Arméniens. Le programme d’autonomie culturelle du Bund acquérait maintenant une grande popularité parmi les socialistes non Juifs qui cherchaient à sauver l’unité de l’Etat russe par des
concessions aux minorités nationales. Ainsi, au premier Congrès panrusse des Soviets, en juin 1917, Mark Lieber et Raphaël Abramovitch 46 du Bund, furent désignés comme porte-parole officiels dans le débat sur la question nationale. Pour les élections à l’Assemblée Constituante de novembre 1917, les principes bundistes d’auto-détermination territoriale et d’autonomie culturelle extra-territoriale figurèrent au programme du parti social-démocrate.
L’une des premières mesures législatives prises par le gouvernement révolutionnaire fût la proclamation de l’égalité des droits civiques des Juifs. Une aube nouvelle semblait se lever pour les deux millions et demi de Juifs de ce pays. Au cours de l’année 1917-1918 on assiste à une éclosion extraordinaire de la vie politique juive. Les partis nés à la fm du XIXe siècle et au début du XX° dans la zone de peuplement, voient leur audience s’accroître de jour en jour. « Les 18 socialistes (le Bund, les Socialistes "Unifiés", le Poaleï-Tzion), les sionistes et même le camp religieux reçurent un afflux de nouveaux membres » Un fait est frappant : alors que les partis politiques juifs de toute obédience prolifèrent, il n’existe pas de parti bolchevik au sein de la population juive de la zone de peuplement , ni avant la révolution de Février, ni après, ni avant la révolution d’Octobre, ni après. Tous les partis considèrent que l’objectif le plus urgent est de convoquer un congrès national des Juifs de Russie pour décider de la création de leurs institution autonomes. L’élection de délégués au Congrès juif pan-russe (à laquelle une faible proportion de la communauté juive participe)j donne une majorité aux divers partis sionistes et aux groupements religieux, mais le Bund remporte à lui seul 20 à 25 des voix
De grands espoirs voient le jour. Le gouvernement soviétique d’Ukraine reconnaît le principe de l’autonomie nationale personnelle Pour les minorités juive, polonaise, russe sur son territoire. La communauté juive connaît une activité débordante dans tous les domaines, social, politique et culturel. La « ligue culturelle centrale » de Kiev, véritable Ministère juif de la culture, ouvre dans toute l’Ukraine des dizaines d’institutions éducatives (maisons d’enfants, écoles primaires et secondaires, écoles normales, bibliothèques maisons d’édition, troupes théâtrales).
Après la défaite de l’Allemagne et la fin de l’occupation austro-allemande de l’Ukraine et du Caucase du Nord, la guerre civile noie dans le sang ce prodigieux espoir. Entre 1919 et 1921, dans la seule Ukraine éclatent plus de 2000 pogroms (et il y en a dans d’autres parties du pays) qui touchent quelque 700 localités. Ces violences font 75 000 morts et un demi-million de sans-abri
Face aux exactions et aux violences perpétrées par les Blancs, l’Armée Rouge devient le seul recours et la population juive, sans distinction de classe ou de conviction, voit en elle sa libératrice. Elle est en effet impitoyable à l’égard de l’antisémitisme et le Parti Communiste le condamne catégoriquement. C’est ainsi que, malgré l’absence d’un parti bolchevique en milieu juif, une vague de sympathie porte une partie de la population vers les Soviets, y compris en Pologne lors de la guerre russo-polonaise,
Quant au mouvement ouvrier juif, il connut un sort tragique. Des dissidents du Poaleï-Tzion forment le I.K.P. (Yidishe Kommunistishe Parteï-Poaleï-Tzion), qui se trouve dissous dès 1921. Quant à son aile sociale-démocrate, elle est paradoxalement tolérée jusqu’ en 1927, date à laquelle elle est démantelée, ses membres arrêtés et déportés..
Le Parti Ouvrier Socialiste Juif Unifié (né de la fusion des Territorialistes et des Sejmistes en 1917) est balayé dès 1919 par les pogroms sanglants qui sont le fait non seulement des Blancs de Petliura, mais aussi de l’armée insurrectionnelle de Makhno Ainsi disparaissent aussi bien sa raison d’être idéologique (l’autonomie nationale personnelle), que sa base géographique et sociale en Ukraine. Il se rallie alors à la plate-forme des soviets pour devenir l’Union Communiste Juive, dont la dissolution, dès août 1919, ne laisse à ses membres d’autre alternative que d’adhérer au Parti Communiste russe,
Ce sont pourtant les militants du Bund qui se sont trouvés dans la situation la plus douloureuse. Membres du plus ancien parti ouvrier juif, ils avaient été à l’origine du P.O.S.D.R. et ne pouvaient se concevoir en dehors du mouvement ouvrier national. Après la scission de 1912, ils avaient développé des liens idéologiques et personnels étroits avec les Mencheviks. Nombre d’entre eux appartennaient au comité central des deux partis. En tant qu’Union Générale des ouvriers juifs de Lithuame, Pologne et Russie, le Bund était partie prenante dans la révolution russe. Il avait participé à toutes les étapes et à tous les échelons dans les deux centres de pouvoir qui s’étaient créés aussitôt après : le gouvernement et les soviets d’ouvriers et de soldats
Le Bund dut choisir entre les trois tendances qui s’étaient dégagées au sein du P.O.S.D.R. après la chute du tzarisme Bien que proche des Mencheviks, il était opposé à une politique de coalition. Mais il refusait d’endosser la position de Lénine qui risquait de faire éclater le mouvement ouvrier.
L’histoire de la Sociale-Démocratie russe a développé une tradition tragique et néfaste : la tradition des divisions et des scissions... C’est une tradition néfaste en temps normal, mais à une époque comme celle-ci, elle est désastreuse » .
Pour le Bund, préserver l’unité du mouvement ouvrier semblait l’impératif du moment, au niveau international, au niveau national et au niveau interne. Le Comité Central, élu en mai 1917, en était la preuve
Huit mois plus tard, cet espoir s’effondrait. Le Bund ne devait pas survivre longtemps à la prise du pouvoir par les Bolcheviks. Ses personnalités les plus marquantes — comme Medem et Erlich — « retournèrent en Pologne, critiquant à la fois le refus des Mencheviks d’assumer véritablement le pouvoir et dénonçant le caractère putschiste de la révolution bolchevique.
Le socialisme est le gouvernement — réel et non pas fictif — de la majorité qui doit prendre en main son propre destin Un socialisme fondé sur le pouvoir d’une minorité est absurde. Les Bolcheviks reconnaissent qu’ils sont une minorité c’est pourquoi le socialisme des Bolcheviks est le socialisme d’une minorité... ce qui est une contradiction dans les termes
Après avoir mené pendant trois ans une lutte acharnée 56, le Bund fut contraint en 1921 de se soumettre à son décret de mort. Pourtant, seule la liquidation physique de ses militants vint à bout de leur espoir tenace de voir renaître dans cette Union Soviétique, qu’ils avaient contribué à créer et qui était théoriquement une république fédérée, un parti ouvrier juif autonome,
II semble que peu de sociétés aient engendré autant d’images fausses et de clichés que la .société juive. L’une de ces images représente la judaïcité d’Europe de l’Est comme une sorte de « belle
au bois dormant » qui se serait assoupie à un moment donné de son histoire pour ne s’éveiller que dans le dernier tiers du XIXe siècle et accomplir alors à pas de géant des transformations à peine concevables. L’autre, tout aussi tenace, renforcée par l’extermination brutale du groupe, le dépeint encore à la veille du génocide comme figé dans une sorte de « no man’s land » historique — prototype même de la
société intégrée traditionnelle. Image ambiguë par excellence, puis qu’elle mêle la bonne conscience que donne la nostalgie à une sorte de fatalisme — cette société juive ainsi perçue fait figure de « dinosaure historiquement condamné
La réalité est beaucoup plus complexe. La notion même de tradition demande à être révisée, car elle en est venue « à impliquer un système culturel figé, emprisonné dans le passé » Or il n’existe pas de société figée, tout au plus peut-on parier de rythmes historiques différents — plus ou moins lents, plus ou moins rapides—, enclenchés par des séries d’événements variables
Aucune société humaine n’est une entité complètement intégrée. Dans toute société, il y a des formes de protestation ouvertes ou dissimulées, contre la structure hiérarchique prévalente... Au-delà du thème déterminant, il existe toujours différentes séries de valeurs auxquelles adhèrent, jusqu’à un certain degré, quelques groupes sociaux et qui sont comme le contrepoint de la ligne mélodique
L’histoire juive n’a cessé de subir les contrecoups de la transformation des sociétés au milieu desquelles la communauté vivait, transformation décuplée par ses propres contestataires et par les systèmes de valeurs qu’ils élaborent
En outre, on s’obstine à voir dans la tradition exclusivement son caractère immobiliste et passéiste.
Au mieux, la tradition... reste vue comme une grande force retardatrice, occulte et affaiblit les facteurs de changement. Elle n’est pas reconnue comme pouvant être réactivée, opérante et modernisante
Or il existe aussi des « aspects dynamiques du traditionalisme » au moins de nature adaptative et corrective, lui permet- j tant de faire face à des situations nouvelles .ce fut toujours le cas de la société juive, mais plus particulièrement au cours de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Tant au niveau ’individuel que collectif, dans sa vie matérielle comme dans son idéologie, la tradition intégra les éléments susceptibles de la perpétuer. Cela permit au secteur traditionnel de rester numériquement fort, de maintenir son pouvoir dans les structures communautaires et dans la vie politique, sur la scène nationale et internationale.
Mais, à côté du secteur traditionnel, apparut un secteur sécularisé dont la vitalité et le dynamisme s’affirmèrent de diverses manières. Il procéda par substitution : occupant des fonctions qui avaient incombé au premier jusqu’à cette période, notamment dans le domaine économique, d’entraide ou d’éducation.
Les guildes et les hevrot donnèrent aux travailleurs juifs une discipline organisationnelle, discipline qui aide à comprendre les remarquables réalisations du Bund
Il s’affirma par ses ruptures avec les us et coutumes du groupe, avec ses croyances et son dogme. Il remplaça l’attente messianique par la lutte pour un retour à Israël (pour les Sionistes), par la certitude de pouvoir réaliser le bonheur du peuple sous une forme absolue sur cette terre, en instaurant la justice et l’égalité. Pour certains, l’athéisme devint un article de foi, une sorte de religion inversée pour laquelle ils étaient prêts à mourir comme leurs pères pour "la sanctification du nom " kidesh-hashem. Ces hommes contestèrent le pouvoir, la structure, la hiérarchie sociale de la communauté, la kehilla et son oligarchie, et lui proposèrent une alternative qui donnait le pouvoir aux masses. Mais ce qui permit au secteur sécularisé d’occuper si vite et si massivement le terrain (outre le contexte général), c’était qu’il fit siens les aspects fondamentaux du système de valeurs du groupe.
Dans deux rues parallèles demeuraient... le grand-père et le petit-fils ; l’un scrutait la sagesse du Talmud et des rabbins ; l’autre avec autant de zèle étudiait la nouvelle sagesse de l’époque, et il avait un auditoire à lui, plus large. Tous deux vivaient comme... pour accomplir un vœu sévère chacun
dans sa sphère, intellectuellement différente, moralement la même
.La démarche ici est diamétralement opposée à celle des Juifs sécularisés d’Europe occidentale qui s’engagèrent dans un processus d’acculturation et d’assimilation dès qu’ils en eurent la possibilité. Le secteur sécularisé d’Europe de l’Est reprit à son compte la valeur suprême de la société juive — la source de sa continuité —, son Histoire. Loin de chercher à échapper à la sphère de l’histoire juive,
banda toutes ses forces pour s’y inscrire et en tira sa légitimité. En rejetant tout ce qui lui paraissait caduc dans la tradition, il avait la certitude d’être à ce moment précis le porteur du devenir juif.
Le secteur sécularisé ne put naître, s’implanter et se développer dans la société juive d’Europe de l’Est que parce qu’il existait une relation dialectique, non seulement entre la tradition et la modernité
mais aussi entre la ville et le shteti. La nouvelle idéologie apparaissait et s’élaborait dans les centres urbains. Mais le réservoir humain de la société juive d’Europe de l’Est était le shteti. C’est de là que partaient vers la ville les futurs penseurs et théoriciens dont les idées allaient revenir vers les lieux d’origine de leurs auteurs. Et là les courants se croisaient et se fécondaient, dans un mouvement constant de la ville au shtetl, d’un shteti à l’autre.
La fougue avec laquelle la société juive, si traditionaliste de la fin du XIXe siècle, s’était lancée dans la vie politique, n’était pas un phénomène fortuit. L’engagement politique quasi religieux d’une intelligentsia, issue elle-même des masses populaires, se répandit comme une tramée de poudre à travers les shtetleh de la zone de résidence
Car la politique n’est pas un stock d’idées programmatiques produites par " les élites conscientes ", par les partis... et qui se serait diffusé progressivement à l’ensemble du corps social par sa propre capacité à convaincre et à mobiliser. Pour imprégner la vie sociale, la politique a dû devenir autre chose qu elle-même — nous serions tenté de dire plus qu’elle même ; non seulement un projet sur l’agencement du pouvoir, mais une manière de communiquer avec les autres et de comprendre le monde. Elle a dû épouser les formes traditionnelles de la vie de relation et en particulier de cette sociabilité ou s’affirme le " particularisme culturel " »