« Le Cercle nous apporté les réflexions et matériaux permettant d’étayer notre besoin de transmission »

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Philippe Lazar :Jacques Burko, le cercle Gaston-Crémieux est créé en 1967, vous ne faites pas partie de ses fondateurs mais vous en serez quelques années plus tard un membre particulièrement actif. À quel moment en avez-vous entendu parler ?
Jacques Burko : En 67-68, pendant ces années intéressantes à plus d’un titre, je vivais dans un autre milieu, celui du Club Laïque de l’Enfance Juive (le CLEJ), un groupe de Juifs de gauche, très laïques, s’occupant de l’éducation juive de leurs enfants en dehors de la religion. Mes amis et camarades n’avons entendu parler du Cercle qu’au moment où il était en train de renaître, dans les années 73-74. Nous avions eu connaissance d’un papier de Richard Marienstras (ou peut-être s’agissait-il de son livre : Être un peuple en diaspora ? ). Le CLEJ a alors invité Richard à venir faire un exposé sur ses idées, nous avons appris l’existence du Cercle, été informés de ses activités et de ses projets et nous avons été nombreux à le rejoindre. Je crois me souvenir qu’il était venu avec son épouse, Élise, car je me rappelle qu’à la fin de cette réunion, qui nous a tous enthousiasmés, l’un de mes amis s’est exclamé : « Nous sommes tous des indiens juifs ! » .
P.L. : Vous habitiez rue de La Rochefoucauld, à deux pas des Marienstras, mais sans vous connaître ?
J.B. : C’est vrai, c’est un gag ; nous n’habitions cependant la rue que depuis 1972 et nous n’avions guère de raisons de faire connaissance avant la rencontre au CLEJ…
P.L. : Quand vous êtes entré au CLEJ, était-ce essentiellement dans la perspective de donner une éducation juive à votre enfant ou était-ce pour vous une forme d’engagement idéologique et politique ?
J.B. : J’avais effectivement un passé, une expérience très personnelle bien sûr… et donc nullement généralisable
P.L :… mais d’autant plus intéressante pour comprendre ce qui allait vous conduire à adhérer au Cercle Gaston-Crémieux.
Un jeune immigrant juif polonais
J.B. : Eh ! bien parlons-en. Je suis un métèque : entendez un immigré de la première génération. Je suis arrivé en France en 1949, venant de ma Pologne natale. En Pologne, entre 1946 et 1948, j’étais membre d’un mouvement d’enfance socialiste juif, d’appartenance bundiste, le SKIF . Dès mon arrivée en France, je me suis renseigné, j’ai retrouvé avec émotion le même SKIF et j’ai donc tout naturellement renoué avec mon organisation d’origine à mille cinq cents kilomètres de là. J’ai d’abord fréquenté le SKIF en tant qu’adolescent, comme « colon » au château de Corvol et dans des camps internationaux, ensuite comme moniteur (on appelait cela, de façon symbolique, « aide »). Puis, quand le SKIF s’est dissous (au début des années soixante, les mouvements politiques minoritaires avaient tendance à disparaître les uns après les autres), sur ses cendres est apparue, en 1964, une autre organisation laïque d’enfance, le CLEJ, et cela parce que la génération dont je fais partie avait à son tour des enfants à éduquer. Notre fille y est allée et, à partir de ce moment, je me suis senti à nouveau fortement engagé : en tant que parent, membre du conseil d’administration, président pendant quelques années.
P.L. :Vous avez aussi été membre de l’Union des Étudiants Juifs de France (UEJF). Ce militantisme juif…
J.B. : … me paraissait tout à fait naturel. Mais une inscription à cette association n’avait en réalité pour moi rien de vraiment « militant ». J’étais étudiant, j’étais juif, il y avait une association des étudiants juifs, je m’y suis inscrit… et j’ai dû aller trois ou quatre fois au ciné-club, ou quelque chose comme ça. Ma vie politique et associative était ailleurs… Au demeurant, sur le plan politique, l’UEJF était un être mou, on y trouvait évidemment de tout…
P.L. : L’étiquette « juif » importait néanmoins pour vous ?
J.B. : Oui, mais c’est encore une fois une histoire de trajectoire personnelle : je venais de Pologne et, en Pologne, j’avais passé trois ans dans un lycée polonais où j’étais le seul Juif sur mille quatre cents élèves, et je vous garantis que je ne passais pas inaperçu en tant que tel ! Cette identité, qu’on m’a, là-bas, suffisamment « reprochée », je ne pouvais que l’affirmer quand je suis devenu libre de le faire.
Crémieux : une expérience exaltante
J.B. : Nous sommes donc arrivés à quelques uns dans le Cercle renaissant et nous y avons trouvé une ambiance je dirai de jeunesse, alors que nous n’étions pas des gamins…
P.L. : Vous aviez une quarantaine d’années ?
J.B. : Oui, c’est cela. L’expérience était exaltante parce que le cercle s’est recréé à une époque où le milieu juif n’avait plus en pratique d’active que sa composante religieuse. La composante laïque était absente de la scène – c’est du moins comme cela que je le ressentais – et donc avait toute sa place et pouvait attirer beaucoup de monde une organisation préconisant le maintien d’un judaïsme actif, conscient, riche, non point dépourvu de références cultuelles mais ne mettant pas l’accent sur elles et privilégiant au contraire des références culturelles.
P. L. : Je peux en porter témoignage puisque je faisais partie du groupe des fondateurs du cercle : ils ont, de leur côté, été très heureux de votre arrivée parce que le rapprochement des deux entités qu’étaient le CLEJ et le Cercle permettait de concilier l’approche plus théorique qui était celle de Crémieux, autour de Richard Marienstras, et celle, plus opérationnelle, de la transmission, dont vous aviez vous-mêmes l’expérience.
J.B. : Nous avions en effet en charge nos enfants, à l’époque âgés de huit à quatorze ans – une période extrêmement sensible dans le développement – et nous avions besoin d’une réflexion et de matériaux pour étayer cette transmission. Nous apportions ainsi une sorte de « clientèle » à Crémieux, un cercle qui comblait bien le vide que nous ressentions.
P.L. : Une clientèle bien sûr mais aussi une réflexion propre parce que vous aviez déjà beaucoup travaillé sur ces questions de transmission, précisément… Vous avez été assez nombreux à venir du CLEJ, une bonne dizaine si mes souvenirs sont exacts ?
J.B. : Je ne saurais être aussi précis. Je me rappelle de surcroît que nous n’étions pas les seuls à affluer au Cercle à l’époque. Je me souviens d’une séance refondatrice qui s’était tenue, un peu curieusement, rue Broca – un lieu que le Cercle n’a ultérieurement pas beaucoup fréquenté . Les participants étaient nombreux et très divers. Je crois me souvenir en particulier qu’Alain Finkielkraut en faisait partie, et aussi des membres du Rassemblement des Juifs Antisionistes (le RJAS) : des jeunes, quelque peu exaltés, rejetant comme nous le dogme de la centralité d’Israël (mais nous, nous nous considérions non pas comme anti- mais bien comme a-sionistes)…
P.L. : Je me souviens que nous avions essayé de faire valoir à ces jeunes gens qu’il était quand même paradoxal de se définir par rapport à ce que l’on ne voulait pas être, de façon purement négative en quelque sorte.
J.B. : Ils ont eu du mal en fait à persister dans cette voie paradoxale : plusieurs d’entre eux se sont tournés – c’est quand même curieux ! – vers la religion : je me souviens de quelques conversions subites et parfois un peu choquantes… enfin, respectons !
P.L. : Ils étaient manifestement « en quête », c’est bien juif, cela…
J.B. : Oui ! Et l’on peut dire que Crémieux a peut-être alors failli à sa mission puisque nous n’avons pas su leur apporter tout ce qu’ils cherchaient… Mais, incidemment, le fait de les avoir simplement accueillis a causé beaucoup de tort au Cercle : c’était en soi, aux yeux de la « communauté juive », un acte hautement condamnable !
P.L. : Comment vous êtes-vous senti accueilli vous-même à Crémieux ? Comme souvent lorsqu’on entre dans un milieu nouveau, avez-vous ressenti une sorte de barrière psychologique entre les « initiés » et vous ?
J.B. : Ce « vous » s’adresse-t-il à l’individu ou au groupe issu du CLEJ ?
P. L. : Aux deux, à votre choix…
J.B. : Personnellement, je n’ai généralement aucune difficulté à m’intégrer dans un groupe, je ne me suis donc jamais senti mal à l’aise à Crémieux, ni freiné ni a fortiori rejeté. Les autres non plus me semble-t-il. Le cercle était une sorte de melting pot, où se retrouvaient des gens d’origines diverses et le petit noyau des fondateurs était un peu submergé par leur masse : il ne pouvait donc y avoir de barrière.
P.L. : Nous avons dû être jusqu’à cent cinquante ou deux cents…
J. B. : Avec le recul du temps, on ne peut qu’être frappé par la fringale d’activités de ce public qui avait rejoint le cercle : il y avait une chorale, un atelier culinaire, des cours de yiddish, une commission culturelle (au demeurant et en illustration de mon propos sur l’ouverture du cercle, on m’a demandé de présider cette commission alors même que je venais d’arriver !). Autre exemple d’ouverture : le secrétaire du cercle, Samy Zoberman, y avait adhéré pratiquement en même temps que moi…
Le retour du religieux
P.L. : La période que nous évoquons était un peu difficile pour les gens de gauche, non ?
J.B. : Oui mais nous avions le sentiment que l’échec de Mitterrand face à Giscard n’était pas une réelle surprise. La gauche n’était pas vraiment préparée à assumer la responsabilité du pouvoir. C’est ensuite qu’elle s’est structurée, musclée. Nous nous sentions alors en quelque sorte condamnés à une certaine marginalisation, aussi bien en tant que citoyens de gauche que de Juifs laïques. La « communauté juive de France » avait profondément changé avec l’afflux des Juifs sépharades d’Afrique du Nord : ils ont fait souffler un vent de renouveau religieux et donné une visibilité beaucoup plus grande du judaïsme. Les Juifs ashkénazes étaient beaucoup plus timorés dans l’expression publique de leur judéité…
P.L. : Ou plus discrets ?
J.B. : C’est cela : plus discrets ! Tandis que ceux-là nous impressionnaient par leur envergure publique, pour ne pas dire leur exhibitionnisme religieux.
P.L. : Vous avez l’impression que ça a changé depuis cette époque ?
J. B. : Oui, un peu. Sur le plan individuel, beaucoup de ces Juifs se sont apparemment « assagis ». Leurs enfants ne portent plus une Mogen David de cinq kilos sur la poitrine. Mais l’activité religieuse sous-jacente s’est plutôt renforcée et étayée. Ainsi mettre une Menorah géante sur la Place de la République n’était pas dans la tradition juive : maintenant on se montre…
P.L. : On est loin en effet de l’époque où l’on se contentait de mettre à Hanukkah une bougie à la fenêtre !
J.B. : Absolument. Et ce comportement va de pair avec une manifestation bruyante de soutien à l’État d’Israël. Ce tumulte, ces drapeaux, cette façon d’occuper le devant de la scène, tout ceci relève d’un comportement qu’on ne peut qualifier que de communautariste.
Un repliement inquiétant
P.L. : Ce repliement est-il à votre avis réversible ? En d’autres termes, peut-on encore revenir à un judaïsme plus intégré dans la nation française ?
J.B. : Où est la boule de cristal ? Personnellement, j’appartiens à un milieu de gens très conscients et plutôt discrets. Cela ne veut pas dire que nous ne manifestons pas publiquement notre appartenance (je me souviens de quelques cortèges auxquels nous avons participé, sous la banderole de Crémieux). Mais, dans la vie quotidienne, je n’oblige personne à être comme moi, ce qui relève de ce que j’appellerai volontiers un comportement civilisé. Chacun de nous ainsi dans un certain milieu et il est très difficile d’extrapoler ce que l’on fait soi-même à l’ensemble d’un groupe humain. Les Juifs de France sont des citoyens à part entière de ce pays et il est évidemment inadmissible qu’un Arno Klarsfeld se promène en France en uniforme de lieutenant de l’armée israélienne. Cette double appartenance, cette loyauté partagée ne sont pas compréhensibles par nos compatriotes et sont donc lourdes de menaces pour notre avenir.
P.L . : C’est cependant une tendance qui semble hélas se développer aujourd’hui puisque nous entendons parfois dire : « On peut aimer du même amour sa mère et son père » – en l’occurrence la France et Israël –, ce qui est à la limite de la double allégeance.
J.B. : Je n’ai pas d’autre commentaire vis-à-vis de cette expression dont j’ignorais l’existence que d’en récuser de la façon la plus énergique l’emploi.
Des figures mémorables
P.L. : Avez-vous le souvenir de personnalités du cercle vous ayant particulièrement marqué ? Je pense bien sûr d’abord à Richard Marienstras.
J.B. : Oui, Richard, à ce moment de son évolution personnelle et de sa présence dans le cercle, était un authentique mentor. Non pas un gourou – il n’imposait pas ses vues – mais on pouvait le consulter sur toutes nos interrogations et nous avions avec lui des discussions passionnantes, de véritables « libres débats » pour reprendre l’une des expressions-clés de la charte originelle du cercle. Chacun s’exprimait, de façon souvent contradictoire. Certains, troublés par l’intensité de ces débats, ont parfois songé à quitter le cercle. Je me souviens notamment de discussions passionnées sur la laïcité, qui ont failli le couper en deux… Mais Richard parvenait toujours à trouver des terrains d’entente entre nous.
Il nous arrivait aussi de nous retrouver autour d’un verre avec de vieux copains en dehors même du cercle, et notre commune appartenance à Crémieux renouvelait agréablement nos thèmes de discussions. Je me souviens en particulier à ce propos de mon ami Samy Zoberman, que je connaissais de longue date et dont je rappelais tout à l’heure qu’il était rapidement devenu secrétaire du cercle.
P.L. : Parlez-nous donc un peu de Samy…
J.B. : Samy était l’exemple même du self-made man, dans le bon sens du terme. Il est beaucoup d’autodidactes qui deviennent insupportables. Samy était remarquablement intelligent, ce qui lui a permis d’éviter de faire trop « m’as-tu-vu » : sans échapper complètement, c’est humain, à cette tendance, il savait rester dans les limites parfaitement tolérables…
P.L. : Il était très chaleureux…
J.B. : Très chaleureux en effet, toujours plein d’égards pour les autres, les bras ouverts… Ancien trotskyste devenu socialiste, mais avec des souvenirs de la gauche extrême qui remontaient régulièrement. Il aimait par dessus tout discuter avec ses amis, un verre à la main. Et il leur apportait beaucoup.
P.L. : D’autres noms ?
J.B. : Oui, à une certaine époque j’étais très proche de Vladimir Spiro (Vladeck), qui fut trésorier du cercle…
P.L. : Vous avez vous-même été secrétaire du cercle…
J.B. : C’est exact. Juste après que Samy a renoncé à exercer cette fonction, s’étant un peu détourné du cercle, pour des raisons psychologiques plus qu’idéologiques. Samy avait quand même besoin de reconnaissance. Je m’aventure sur un terrain délicat, mais je crois qu’il n’a pas trouvé le cercle assez gratifiant de ce point de vue.
P.L. : Et Rita Thalmann ?
J.B. : Rita… ne faisait pas partie des « copains » qu’on retrouvait au cercle ou en dehors du cercle. On ne la voyait en fait qu’aux réunions, où elle avait un discours un peu didactique. Elle les marquait par une présence forte, précieuse, très intellectuelle dirai-je…
P.L. : Et très laïque…
J.B. : Très très laïque en effet !
Le culturel et le cultuel
P.L. : Si mes souvenirs sont exacts, c’est avec vous que nous avons organisé le premier (… et dernier !) Seder laïque du cercle, au château de Corvol ?
J.B. : Dans ma mémoire, nous en avons organisé deux à Corvol, mais qu’importe… nous parlons bien du même, celui de l’année 1974. Certaines organisations laïques juives ont tenté d’institutionnaliser de telles manifestations en inventant des « rites » particuliers. Nous ne les avons absolument pas suivies dans cette voie. Nous pensions, nous, que la réflexion sur le concept de libération des peuples qui, traditionnellement, accompagne les pratiques cultuelles lors du Seder était bien plus riche qu’une parodie contestable et appauvrissante du rituel religieux.
P.L. : C’est bien le même état d’esprit, me semble-t-il, qui a guidé la réflexion du groupe de travail du cercle sur le temps, auquel vous avez fortement participé personnellement et qui a abouti, dix ans plus tard, à la publication du livre collectif Temps juif, lecture laïque .
J. B. : C’est tout à fait exact. Ce travail nous a permis d’étudier des textes que nous n’aurions peut-être pas éprouvé le besoin de lire et d’en tirer quelque chose de très enrichissant. Nous avons pris conscience que les faits et gestes apparemment les plus liés à la religion (comme par exemple la célébration hebdomadaire du Shabbat) pouvaient mener à une réflexion complètement détachée de la synagogue, d’ordre culturel…
P.L. : Je me souviens que vous aviez personnellement travaillé en particulier sur le Shabbat, et aussi sur « l’étrange » jeûne d’Av, cette manifestation permettant de célébrer en une seule fois dans l’année l’ensemble des malheurs du peuple juif…
J.B. : Le Shabbat est en effet l’un des fondements de la religion juive : « Tu observeras le Shabbat… ». C’est une obligation ardente… qu’un Juif laïque peut parfaitement faire sienne, d’une certaine façon. Le fait de suspendre l’action quotidienne pour engager une réflexion sur soi, sur ce qu’on fait, sur les torts et les mérites qu’on a, sur ce qu’on va faire… est très profondément humain. S’arrêter pour réfléchir est très enrichissant !
P. L : C’est aussi une rupture régulière de l’ordre économique au profit d’un ordre culturel…
J.B. : Oui et le fait d’intégrer le temps de repos au sein même de l’activité est bouleversant, révolutionnaire même : il implique que le travail ne saurait se concevoir sans cette pose réflexive récurrente, ce moment où l’individu redevient lui-même et n’est plus l’esclave de la tâche qu’on lui a assignée.
P.L. : C’est aussi une façon d’affirmer qu’il y a d’autres formes d’activités que l’activité « productrice », agricole ou, plus tard, économique…
J.B. :Mais ce que les Juifs très religieux ont poussé à l’extrême, puisqu’ils ne s’adonnent plus à aucun travail économique pour se consacrer entièrement à l’étude, ce qui est quand même un peu stérile, je trouve, sur le plan sociétal !
Peut-on « représenter » les Juifs ?
P.L. : Je crois me souvenir que certains des membres fondateurs du cercle imaginaient assez volontiers à l’origine qu’il pourrait y avoir une représentation élective des Juifs en tant que minorité historique et culturelle de ce pays, et que nous devions donc la revendiquer. D’autres, dont moi-même, étaient très réservés sur cette idée. Quelle est votre position à ce sujet ?
J.B. : À un moment donné, le CRIF, qui se dit représentatif des Juifs de France…
P.L. : … plus précisément des institutions juives de France , ce qui n’est pas exactement la même chose…
J. B. : Vous avez raison, il y a une nuance ! Le CRIF a donc alors entrepris à l’époque, sous la houlette je crois de Robert Badinter, une réforme censée aller dans le sens d’une démocratisation de ses structures. L’idée a germé que le cercle pourrait dès lors y adhérer et j’y étais plutôt pour ma part favorable. En tant que secrétaire du cercle et mandaté par lui, j’ai donc pris des contacts avec cette organisation… et je suis devenu très rapidement violemment opposé à cette opération en prenant conscience des exigences émises : il fallait remettre nos statuts bien sûr mais aussi la liste de nos adhérents, ce qui était beaucoup plus délicat . En contrepartie, j’avais demandé des renseignements concernant le fonctionnement du CRIF, et notamment son règlement intérieur, qu’on a refusé de me communiquer (« Il n’est accessible qu’aux associations adhérentes »). Nous ne pouvions donc « acheter un chat dans un sac opaque », comme on dit en polonais. Il y avait aussi des conditions financières un peu lourdes pour nous. Mais là n’était pas l’essentiel : cette organisation « démocratique » ne semblait guère l’être en réalité, des organisations comme la nôtre n’avaient en fait aucune façon de se faire entendre au sein d’une institution dont la majorité était statutairement constituée de façon absolument écrasante par les trois organisations fondatrices et leurs alliés confessionnels. D’autres organisations laïques ont alors adhéré – j’en connais au moins deux – mais elles ont de facto au sein du CRIF un rôle de pure figuration. Elles en sont en quelque sorte l’alibi laïque…
P.L. : N’y a-t-il pas des raisons encore plus fondamentales encore de réticence à adhérer à une entreprise de cette nature ? Est-il sain qu’une culture soit représentée au niveau national par un processus électif ? N’entre-t-on pas ainsi directement dans une logique communautariste ?
J.B. : Là nous avons une divergence. Pour ma part, je n’ai pas peur de cela. Tout dépend de la façon dont se comporte cette entité représentative. Tout groupement de cette nature risque de devenir essentiellement un groupe de pression. Mais la France est riche de communautés culturelles très diverses, et elles ne peuvent se contenter d’exister qu’au niveau des individus qui les composent. Qu’elles aient une représentation collective ne me paraît pas en soi choquant.
Une école juive laïque ?
P.L. : Une autre idée a prévalu à la même époque chez certains des membres du cercle, vis-à-vis de laquelle j’étais personnellement très réticent : la création d’une école laïque juive.
J.B. : Je m’en souviens parfaitement en effet. Là encore il y a beaucoup à dire. Une école laïque juive aurait eu des avantages et des inconvénients. Parmi les avantages, les aspects positifs d’une éducation de cette nature, et notamment le bagage culturel qu’on peut acquérir de façon systématique plutôt que d’être voué au statut d’un autodidacte. Mais l’aspect négatif est bien sûr le fait d’établir une séparation précoce entre les enfants de la République et finalement je pense comme vous que ce n’était pas une très bonne idée. Mais je comprends qu’elle ait surgi chez les Juifs laïques – les Juifs religieux étant, eux, parfaitement servis ! Dans la ville polonaise où j’ai vécu mes premières années, il y avait des lycées d’État (je fréquentais l’un d’eux) et un lycée juif. J’avoue qu’étant donné l’antisémitisme virulent auquel je me suis trouvé confronté, j’aurais bien volontiers transféré mes bagages dans ce lycée. L’inconvénient est que l’enseignement y était professé en yiddish, qui n’était pas ma langue…
P. L. : La situation des Juifs en Pologne était quand même très particulière…
J.B. : Certes, mais n’oubliez quand même pas que dans les banlieues françaises aujourd’hui les enfants juifs sont parfois en butte à des agressions certes moins violentes mais qui peuvent inciter leurs parents à se poser des questions. C’est triste, mais c’est comme cela.
P.L. : Pour de bonnes ou moins bonnes raisons, nous sommes donc bien confrontés à un risque de repliement communautaire…
J.B. : Oui, mais ce repliement n’est pas volontaire : il est induit par l’environnement. Il s’agit d’une défaillance de la république.
P. L : Le risque n’est-il pas de répondre à cette difficulté par une fuite en avant qui n’en est pas moins de nature communautariste ?
J. B. : C’est vrai, et le risque c’est de donner la main à la Ligue de défense juive, au Bétar, etc. Il faut donc continuer à réfléchir et à débattre.
P. L. : Les raisons d’existence du cercle Crémieux continuent donc d’être vivaces ?
J.B. : Absolument, mais ce qui me trouble c’est que si les raisons demeurent la clientèle faiblit. La jeunesse n’obéit plus aux impératifs catégoriques qui devraient l’amener chez nous et qui restent parfaitement valides.