Un appel à réflexion approfondie du Cercle Gaston-Crémieux
10 mai 2007
La gauche a-t-elle encore vocation à gouverner ?
Les Français viennent de porter à la présidence de la République un homme qui ne fait pas mystère de son engagement délibérément droitier. Son discours, le soir de son élection, où il reprenait mot à mot ses principaux thèmes de campagne juste après avoir prétendu, de façon pateline, être « le président de tous les Français », ne laisse planer aucun doute sur ses intentions.
Les membres du Cercle Gaston-Crémieux, laïques (c’est-à-dire respectueux de la diversité culturelle constitutive de ce pays), républicains (c’est-à-dire respectueux des principes d’organisation sociale et politique hérités de la Révolution française), idéologiquement engagés à gauche et révulsés par les relents pétainistes des discours qu’ils ont entendus au cours de la campagne électorale, sont aujourd’hui profondément attristés – c’est le moins qu’on puisse dire - du choix d’une majorité de leurs compatriotes. L’élection qui vient d’avoir lieu a certes mobilisé massivement les électeurs (et de cela on peut se réjouir) mais dans des conditions éprouvantes pour tous ceux que consterne la dominance actuelle de l’idéologie de l’homme providentiel. L’une des raisons (même si ce n’est pas la seule) de l’échec de Ségolène Royal est de ne pas avoir voulu jouer sans retenue le jeu du chef qui sait tout et vous guide alors que son adversaire s’y est adonné à cœur joie, en faisant preuve d’une démagogie qui avait rarement atteint de tels niveaux.
Après trois échecs consécutifs aux présidentielles, nous sommes une fois de plus au pied du mur. Que faut-il faire ? Pour la prochaine étape politique, celle des législatives, il faut avoir le courage d’analyser de façon réaliste la situation : la probabilité est bien ténue d’un renversement de majorité en quelques semaines ! Cela ne signifie nullement que nous devrions renoncer à nous battre, au minimum pour limiter les effets d’entraînement de la présidentielle et pour disposer d’une opposition parlementaire puissante. Mais c’est d’ores et déjà au-delà que doit porter notre regard.
Voulons-nous ou non reconquérir le pouvoir politique dans ce pays ? Certains estiment, arguments à l’appui (notamment le peu de marges de manœuvre que nous laisse la dominance quasi absolue du marché sur l’économie mondiale) que le réformisme auquel serait nécessairement contraint un gouvernement de gauche a toutes chances d’être moins efficace que les luttes sociales et ils sont dès lors réservés sur l’opportunité ou l’urgence de cette reconquête. D’autres au contraire, tout aussi conscients de ces difficultés, ne peuvent se résoudre à abandonner à la droite le pouvoir d’Etat, en particulier au moment où la construction européenne va revenir au premier plan de l’actualité. La stratégie qu’il convient désormais d’établir dépend de cette option fondamentale. Il semble clair en tout état de cause que le beau mot de « gauche » ne suffit plus - osons le dire ! - pour conquérir une majorité de gouvernement dans un pays qui, aujourd’hui, vote majoritairement à droite et dont l’extrême-gauche ne veut en aucun cas partager le pouvoir avec la gauche dite « de gouvernement ». Est-il dès lors suffisant de parler d’alliances épisodiques avec le « centre » pour résoudre le problème ? Ne faut-il pas désormais aller plus loin, à l’image de ce qu’on fait d’autres grandes démocraties ?
Cependant, comme cela a été énoncé avec sagesse le soir du deuxième tour, il faut commencer par dire ce que nous voulons pour ce pays, nous, gens de gauche, en prenant simplement garde de ne pas nous enfermer dans un vocabulaire qui bloque le nécessaire débat avec une partie de ceux dont nous avons besoin pour constituer, demain, une autre majorité.
En ce qui nous concerne, au Cercle Gaston-Crémieux, nous avons déjà réfléchi à toutes ces questions et amorcé des réponses dans notre ouvrage collectif de 2006 : « Valeurs, cultures et politique » (1). Notre future contribution pourrait prendre appui, en les actualisant, sur les principales conclusions de ce livret, et en particulier sur l’indispensable introduction dans un projet politique alternatif des dimensions culturelles d’une société comme la nôtre (en prenant garde à ne pas confondre aspirations communautaires et repliements communautaristes). Nous ne pouvons pas continuer à laisser à la seule droite le soin de le faire au travers de sa conception étroite et fermée, aux relents racistes et xénophobes, de « l’identité nationale ». Nous ne voulons pas d’un retour, sous quelque forme que ce soit, à l’odieux « Etat Français » ! Parlons concrètement, opérationnellement, de la vraie France, celle que nous continuons à reconnaître : une république indivisible, laïque, démocratique et sociale, dont la devise est « liberté, égalité, fraternité ». Une France de la diversité, dotée d’un projet réellement mobilisateur et progressiste. Une France délibérément ouverte sur une Europe elle-même prête à ériger sa propre diversité en tant que source d’enrichissement mutuel, dans le respect des spécificités historiques, sociologiques et culturelles de chacun de ses Etats-membres.