Annie Dayan Rosenman, Les Alphabets de la Shoah- Survivre, Témoigner, Ecrire. Préface d’Annette Wievorka- CNRS Editions, Paris, 2007, 238 pages, 25 €.

L’ouvrage aurait pu s’intituler, comme l’un de ses derniers chapitres, « Adieu à Adorno », et adieu à sa fameuse formule : « Écrire de la poésie après Auschwitz est barbare ».
Depuis plus d’un demi-siècle, des témoins survivants ont écrit des textes littéraires magnifiques sur leur expérience de la Shoah. Annie Dayan Rosenman nous invite à un voyage au cœur de cette littérature (Jean Améry, Robert Antelme, Aharon Appelfeld, Tadeusz Borowski, Paul Celan, Charlotte Delbo, Imre Kertesz, Anna Langfus, Primo Lévi, Piotr Rawicz, Jorge Semprun, Elie Wiesel) et tente de répondre à la question : Y a t il une contradiction entre témoignage et littérature ? En d’autres termes, le préjugé selon lequel plus il y a de travail d’écriture, moins il y a de vérité est-il justifié ?
Sur un tel sujet, le texte aurait pu être sèchement universitaire. Mais Anny Dayan Rosenman écrit dans une belle langue, juste et bouleversante. Les ouvrages évoqués et abondamment cités, que ses lecteurs ont probablement déjà lus, prennent, sous sa plume, une nouvelle dimension. Elle a le talent de débusquer dans leur oeuvre des courts passages qui disent tout en quelques mots. C’est par exemple Robert Antelme qui, lors de sa marche forcée vers Dachau, se souvient d’avoir prononcé devant un point d’eau une formule de courtoisie (« s’il vous plait »), « réflexe venu d’un autre monde, et c’est cette parole qui témoigne de leur humanité, qui rend la vision des détenus insupportable aux femmes allemandes jusque-là indifférentes et qui les fait fuir ».
Après la Shoah, pourquoi pas le silence ? Quelle est la légitimité de l’art face à la souffrance extrême ? Le témoin-auteur ne risque-t-il pas de transformer l’horreur historique absolue en objet littéraire ? Anny Dayan Rosenman ne tranche pas, mais sa passion pour la littérature nous convainc de la nécessité de ce travail d’écriture, même si ce moment a été périlleux pour tous ces écrivains. Ces survivants revenus du royaume de la mort, tel Lazare ou Ulysse, ont eu « l’impossible tâche de réitérer l’unité, la continuité de l’être, de confirmer une identité absolue entre celui qui était là-bas et celui qui témoigne. » Moment périlleux que celui du retour au langage, parce que « revenir au langage, c’est réaffirmer son appartenance inaliénable à l’humanité », c’est être le témoin du témoin, le scribe qui permet l’indispensable transmission.
Dans tous les génocides – Ruanda, Cambodge,… - les bourreaux ont voulu anéantir la parole, la culture de leurs victimes. Les textes cités par Anny Dayan Rosenman nous montrent l’importance du travail d’écriture, la force si fragile de la culture. C’est cette force que Jorge Semprun essaye d’insuffler à l’esprit de Maurice Halbwachs en lui récitant des poèmes de Baudelaire pendant que le corps de celui-ci agonise dans la pestilence.
On sort ému aux larmes de la lecture de cet ouvrage. Ce n’est pas un livre de plus sur la Shoah. Sa problématique est universelle et vaut pour toutes les catastrophes collectives. Les rapports et les procès sont indispensables pour l’histoire mais la littérature, en déplaçant l’indicible, nous permet peut-être seule de l’approcher.
Régine Dhoquois-Cohen