Le Bund : un modèle politique et culturel toujours pertinent
Transcription du dernier des quatre brunches organisés en 2006 conjointement par le CLEJ, le Centre Medem - Cercle Amical et le cercle Gaston-Crémieux sur l’actualité de la pensée du Bund.

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Un passé porteur d’avenir
Philippe Lazar Le Bund peut-il encore être considéré comme un inspirateur pour une gauche juive diasporique, et si oui en quoi ? Telle est la question à laquelle nous allons nous efforcer d’apporter des éléments de réponse au cours de ce dernier des quatre brunches-débats que nous avons consacrés, entre décembre 2005 et mars 2006, à l’actualité de la pensée bundiste. Le premier brunch portait spécifiquement sur l’histoire événementielle du Bund ; le deuxième sur son idéologie et ses grands engagements en termes de laïcité, de diasporisme, d’internationalisme ; le troisième sur ses activités éducatives et sociales. Nous allons examiner si et en quoi ce qui a été pensé et fait à « l’âge d’or » du Bund peut encore nous aider à orienter les décisions qui sont aujourd’hui les nôtres en termes d’engagement politique, social et culturel, en France et en Europe.
Il nous faut à cette fin commencer par évoquer ce que sont les différences majeures entre notre époque et celle de la naissance et de l’essor du mouvement socialiste juif que fut le Bund et énoncer de façon complémentaire ce que nous pouvons considérer comme des « invariants » entre ces deux périodes. Il s’agit notamment :
de différences qui tiennent à la disparition du prolétariat issu de la révolution industrielle et, dans une certaine mesure, de la « classe ouvrière » ou à l’échec de l’idéologie marxiste en tant que mode opérationnel d’évolution vers le socialisme ; ou encore à l’événement dominant que fut le génocide hitlérien et à ses ravages démographiques ; ou enfin à la concrétisation étatique des aspirations sionistes.
d’invariants tels que l’existence d’inégalités économiques massives, entraînant entre autres des mouvements migratoires planétaires de grande ampleur, ou bien sûr la question récurrente de l’antisémitisme, dans sa permanence « culturelle » mais aussi telle que modifiée par l’ensemble des conséquences de la création de l’État d’Israël, dont l’émergence de forts courants anti-sionistes.
Quels principes bundistes peut-on, dans ces conditions, tenter d’actualiser pour en transposer de nos jours les traductions opératoires ? Trois d’entre eux au moins s’imposent à nous :
un ancrage politique nous situant sans ambiguïté dans le camp de la « gauche » ; ses conséquences en termes de lutte prioritaire contre les inégalités de tous ordres ;
l’affirmation d’un principe fondamental de laïcité dans l’organisation de la vie collective ;
la reconnaissance de la légitimité des revendications culturelles des peuples (dès lors qu’elles ne conduisent pas à juxtaposer des communautés cloisonnées) et leur insertion dans la sphère publique.
Pour nous permettre d’entrer dans le sujet, Robert Cros va commencer par nous remettre en mémoire en quelques mots ce qu’étaient pour les Juifs les conditions démographiques et économiques de l’époque, bien différentes bien sûr de celles qu’ils connaissent aujourd’hui.
Des différences radicales mais aussi des invariants
Robert Cros Pour ne pas reprendre ce qui a déjà été largement développé, notamment au cours du premier brunch-débat , je me contenterai d’attirer l’attention sur deux points qui me semblent essentiels : l’importance numérique de la population juive de l’époque dans les régions où va naître le mouvement bundiste mais aussi son confinement dans des domaines économiques très étroits.
La population juive de Russie a connu, au xixe siècle, une croissance considérable : son effectif a été quintuplé (on est passé de un à cinq millions de personnes). D’où un exode massif vers les shtetle’h de la « zone de résidence » regroupant la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine et quelques provinces baltes. Les Juifs y vivent entre eux et y exercent pour l’essentiel des activités qui ne relèvent pas de l’industrie lourde, alors en plein essor. Ils sont majoritairement artisans, commerçants, colporteurs… Le prolétariat juif demeure dès lors numériquement faible et les barrières ethniques, linguistiques et culturelles font qu’il se mêle peu au reste du prolétariat. Cet isolement a une double conséquence : les Juifs ne prennent pas pied dans les secteurs clés de l’économie montante et ils sont conduits à créer leurs propres structures de défense et de revendication. Et c’est l’importance numérique de la population juive d’alors - et, partant, de ces militants - qui va donner à ce mouvement ouvrier spécifiquement juif l’ampleur historique que l’on sait, une ampleur qui lui confère une valeur d’exemple aujourd’hui encore pertinent.
Philippe Lazar Une valeur d’exemple, certes, mais à condition que nous arrivions à prendre en compte les différences massives entre la situation qui domine de nos jours et celle que vient d’évoquer brièvement mais de façon précise Robert Cros ! L’une de ces différences est d’ordre démographique et nul mieux qu’Henri Minczeles ne pouvait faire le point à ce sujet.
Henri Minczeles Voici quelques chiffres qui témoignent à ce propos de mes craintes. Avant 1939, il y avait environ 16,5 millions de Juifs dans le monde. Alors que la population mondiale a presque triplé depuis, il y en a actuellement moins de 13 millions : un peu plus de 5 millions aux Etats-Unis, environ 5 millions en Israël, et moins de 2 millions en Europe. Les causes de cette décroissance globale sont bien sûr la Shoah mais aussi la dénatalité (le taux de fécondité des Juifs est de 1,8 alors qu’il devrait être de 2,1 pour que soit simplement entretenue la taille de la population) et également les mariages mixtes (soit aujourd’hui plus de la moitié des unions). Cette décroissance numérique s’accompagne d’une décroissance parallèle des langues juives. A la dominance du yiddish avant-guerre a succédé une nouvelle répartition des langues véhiculaires des Juifs dans le monde, complètement différente, et qui pose à mon avis problème. La première de ces langues est désormais l’anglais, suivie de l’hébreu et, à un degré bien moindre, de diverses langues nationales, le yiddish étant devenu lui-même largement minoritaire.
J’ajoute, pour compléter le tableau démographique, que les Juifs font désormais massivement partie des classes moyennes et qu’ils ont pratiquement disparu de ce qui demeure du prolétariat. Et enfin que nous avons affaire à un retour en force du religieux puisque les écoles juives rassemblent quelque vingt pour cent des enfants juifs et que, rien qu’en région parisienne, prospèrent plus d’une centaine de synagogues...
Claude de Tolédo Une simple remarque : avez-vous raison de compter les mariages mixtes au titre de la déperdition de la judéité ?
Plusieurs voix Très bonne remarque !
Boris Terk On peut se demander si l’on peut envisager une continuité (même actualisée ) du Bund dès lors que les Juifs ne parlent plus le yiddish et ne forment plus une communauté fermée, ayant une langue et des objectifs communs. Sans une langue propre, et sans un public propre, une culture juive moderne est-elle réellement envisageable ? Ainsi aux USA (où la population juive est, nous a dit Henri Minczeles, aujourd’hui la plus importante), où est la culture juive qui ne soit pas une survivance ? Il y a d’excellents artistes juifs, mais en quoi se distinguent-ils des autres artistes américains ? Ils ont créé le music hall, le cinéma, c’est vrai, mais ce sont de purs produits américains, reconnus en tant que tels. Le prix Nobel attribué à Isaac Bashevis Singer a, à mon avis, marqué la fin de la culture yiddish et, d’une certaine façon, de la culture juive. En beauté certes, mais fin quand même. Si l’antisémitisme disparaissait (le dernier lien qui, avec la tradition, réunit les Juifs !) la communauté juive laïque se dissoudrait en tant que telle…
Philippe Lazar De ces diverses interventions qui amorcent en flèche notre débat il résulte clairement que la situation est aujourd’hui radicalement différente de celle qu’ont connue les initiateurs du bundisme. Nous devons donc vraiment nous demander en quoi ce qu’ils ont proposé et fait conserve une quelconque pertinence vis-à-vis de ce que nous pouvons nous-mêmes vouloir faire. Je redonne donc la parole à Henri Minczeles pour qu’il nous dise s’il existe à se yeux, à côté des énormes différences que nous venons d’évoquer, quelques invariants potentiellement porteurs de continuité, notamment en matière sociale.
Henri Minczeles Contribuer à la construction d’une Europe sociale est en effet une préoccupation constante chez les bundistes, et cela depuis les origines du mouvement. Cette idée est liée à la fois à leurs préoccupations nationales et à leur internationalisme, dont j’avais parlé dans mon intervention lors du premier brunch . Je voudrais plus particulièrement mettre l’accent aujourd’hui sur la question essentielle des nationalisations - une thématique chère à plusieurs théoriciens du mouvement. Victor Halter notamment a écrit (en français !) tout un livre à ce sujet, en nommant les opérations recommandées non pas « nationalisations » mais bien « socialisations » : tout un programme en un seul mot ! Nous avons clairement là l’amorce d’un projet à la fois européen et social. Autre exemple : le Bund a participé à la Seconde Internationale socialiste (de 1906 à 1914), dont je vous rappelle qu’elle a éclaté avec la guerre, puis à ce que l’on appelé la Seconde Internationale bis (celle qui s’est reconstituée juste après l’armistice) et qu’il a enfin adhéré à l’Internationale Socialiste (de 1930 à 1939), où il a défendu des positions très engagées à gauche et notamment l’idée de la construction d’une authentique Europe sociale. Il se distinguait ainsi fondamentalement du sionisme : on peut dire si l’on veut que le sionisme était nationaliste et international alors que le Bund était internationaliste et national...
Philippe Lazar Nous venons d’avoir un exemple d’invariant idéologique si je puis dire positif. Georges Wajs va nous dire quelques mots au sujet d’autres invariants (au moins temporaires) - les conceptions différentielles des sionistes et des bundistes au regard de la création d’un « foyer national » juif puis d’un État juif - et de leurs corollaires : l’antisémitisme et l’antisionisme.
Nationaux ou nationalitaires ?
Georges Wajs La première question que je formulerai de façon un peu provocante est la suivante : un laïque peut-il être à la fois juif et non sioniste ? Les bundistes répondaient affirmativement, avec une argumentation forte et étayée. Ce serait leur faire injure que de penser que leur réponse était conjoncturelle et correspondait essentiellement à un positionnement vis-à-vis d’un environnement particulièrement hostile. Et si le Bund a conservé son opposition au rassemblement de tous les Juifs sur une même terre après la Déclaration Balfour, c’est bien sûr pour des raisons idéologiques fondamentales, dictées par une autre conception de l’avenir du peuple juif que celle des sionistes. La naissance de l’État d’Israël a évidemment changé la donne : pas de façon radicale dans la mesure où une majorité de Juifs continue à vivre ailleurs que dans ce pays, mais néanmoins de façon concrète (on est passé du mythe de la création d’un État de plein exercice à sa réalisation effective).
Jacqueline Gluckstein De ce point de vue spécifique, le sionisme en tant que tel a pourtant complètement échoué puisque, plus d’un demi-siècle après la création de l’État d’Israël, près des deux-tiers du peuple juif n’en font pas partie …
Philippe Lazar. …un fait semble-t-il ignoré de la ministre des Affaires Étrangères de ce pays qui n’hésitait pas à déclarer tout de go au Monde en janvier 2006 que la création de cet État « avait mis fin à la question juive moderne » (sic) !
Georges Wajs Deux mots encore, à propos de la question de l’antisémitisme : elle est au cœur de la naissance des deux mouvements, bundiste et sioniste, qui l’un et l’autre se donnent comme objectif d’en venir à bout. Le nazisme et la Shoah ont d’une certaine manière tranché : le yiddishland a disparu. La création de l’État d’Israël, entérinée par les Nations Unies, concrétise les aspirations sionistes alors même que le Bund est plus ou moins balayé par l’Histoire. Mais le capital de sympathie pour le nouvel État n’a pas empêché la résurgence d’un antisémitisme parfois virulent, notamment d’un antisémitisme d’État (en Union soviétique par exemple). Et, depuis la Guerre du Liban , s’est développé une sorte d’amalgame entre antisémitisme « classique » et antisionisme. Mais ce fait est bien connu, et je ne m’y attarderai pas.
Michel Feldman A l’appui de ce que vient de dire Georges Wajs sur l’échec historique du Bund, je veux rappeler que les bundistes et les sionistes étaient en conflit - un conflit très honorable comme tous les conflits idéologiques mais un conflit très vif - bien avant la Déclaration Balfour. Et sans aller jusqu’à dire que l’Histoire a donné raison aux sionistes et que l’État d’Israël est né de la Shoah, la liquidation de quelque six millions de Juifs en Europe a incontestablement pesé sur la décision des États vainqueurs de soutenir la concrétisation d’un État juif.
Henri Minczeles Il faut dire aussi que le Bund avait mené une action essentiellement sociale alors que, pour les sionistes, l’action militante était avant tout diplomatique, et cela dès leur Congrès de Bâle, en 1917. C’était sans doute une erreur stratégique majeure de la part du Bund que de ne pas avoir suffisamment tenu compte de l’importance déjà considérable à l’époque du lobbying international !
Pertinence de la doykeit
Jacques Burko Peut-on encore parler de doykeit – en tout cas en Europe - après ce que Henri Minczeles nous a dit de la décroissance démographique des Juifs sur le Vieux Continent ? J’avais esquissé un tableau de la doykeit bundiste lors du deuxième brunch , je voudrais aujourd’hui dire quelques mots de son actualisation aux fins de lancer une réflexion entre nous à ce sujet. Je commence par une très bonne nouvelle : pendant deux mille ans, les Juifs étaient en exil dans la Golah. Depuis quelques années, nous ne sommes plus dans cette situation : depuis que l’État d’Israël existe, nous sommes…dans la Diaspora. Ceux de nous qui veulent « retourner à la Terre des ancêtres » peuvent désormais le faire y compris les Juifs autrefois prisonniers de l’Empire soviétique. Et donc ceux qui sont en dehors d’Israël le sont volontairement, par choix — et ceci concerne près des deux tiers des Juifs !
La doykeit bundiste était un combat pour l’émancipation de la minorité juive, pour sa défense et pour sa pérennisation. En dehors de ceux qui (sur)vivent en petite minorité dans les pays islamistes, les Juifs, de par le monde, sont émancipés : cette question-ci ne se pose donc plus. En revanche les deux autres questions continuent d’être d’actualité, du fait non seulement de la persistance de l’antisémitisme mais aussi de la dilution des Juifs au sein des pays dans lesquels ils vivent. Si nous tenons à la pérennité du peuple juif dans la diaspora, nous devons nous en préoccuper. Les religieux ont leur réponse à ce sujet, nous avons nous des interrogations.
Je voudrais, en ce qui me concerne, revenir aux rapports entre la Diaspora et Israël. Que nous soyons tous attachés à l’existence de cet -État me semble suffisamment clair pour que je n’aie pas besoin de m’y attarder. Et un attachement de cette nature n’implique pas, cela va de soi, un accord avec ce que fait cet État. Je veux surtout insister ici sur le changement de mentalité qui existe entre Juifs israéliens et Juifs diasporiques. Les premiers sont soumis à la raison d’État, qui peut les conduire par exemple à s’abstraire en son nom du commandement « Tu ne tueras point », et ce n’est pas le cas pour les seconds. De telles différences - j’ai mis ici volontairement le doigt sur l’une des plus symboliques – ne peuvent qu’aller s’accentuant au cours du temps. Nous ne vivons pas ou plus la même vie, nos comportements sont forcément différents. Un des grands torts que fait à la diaspora un homme médiatique comme Arnaud Klarsfeld lorsqu’il se promène en uniforme de Tsahal est de contribuer à accentuer cette confusion entre Israéliens et Juifs qui nous est si nuisible à de nombreux points de vue. Quand nous chantions naguère au Bund : « Il n’est pas de sauveur suprême, sauvons-nous nous-mêmes », nous étions dans le vrai : la diaspora doit se préoccuper elle-même de se défense et de sa survie ! C’est bien là l’une des précieuses leçons de la doykeit. Pour l’État d’Israël, la diaspora est avant tout source pour lui de renouvellement démographique et donc d’équilibrage de la démographie galopante des Arabes israéliens… L’amour qu’on me demande de porter à Israël n’a pas de réciprocité directe.
La véritable difficulté vient de la dispersion géographique des quelque deux-tiers du peuple juif vivant hors Israël. De ce fait même leurs voix comptent beaucoup moins que celle du tiers qui vit organisé sous forme étatique. Et il est en quelque sorte inhérent à la judéité diasporique de ne pas avoir de structures hiérarchiques et de représentation formelle… Cela fait son originalité, mais peut-être aussi sa faiblesse.
Henri Inspektor
Je ne crois pas que le droit ou non de tuer soit la principale différence entre Israël et la diaspora ! Bien d’autres différences existent, d’ordre économique par exemple. Pourquoi insister sur celle-ci ? C’est assez choquant selon moi !
Henri Minczeles
Je pense que la principale difficulté dans les rapports entre Israël et la diaspora vient de la dissymétrie de leurs situations : les communautés juives sont rivées par rapport à ce que fait Israël alors que tel n’est absolument le cas en sens inverse. Et puis il existe évidemment une différence énorme en termes de pouvoirs entre un État disposant de toutes les d’un État et des communautés vivant essentiellement sur leurs ressources propres. Mais nous devrions à tout prix essayer de sortir de la vassalisation de fait que tente de nous imposer un État suzerain !
Jacques Aron
Ne restons-nous pas un peu trop dans un débat judéo-juif classique, centré sur le différentiel Territoire-Diaspora. – débat qui a rebondi d’âge en âge depuis le XIXe siècle ? On a fait allusion à la diplomatie mise en œuvre par les sioniste dès leurs premiers congrès… je voudrais quant à moi poser une question relative à ce qui me paraît aujourd’hui au cœur des problèmes et demander si le Bund s’en est préoccupé au cours de son histoire. Contrairement à l’Ile Maurice quand les Hollandais y ont débarqué, la Palestine n’a jamais été une terre déserte. Et ce qu’il faut bien appeler la question arabe fait problème, dès les débuts du sionisme, dans le mouvement socialiste européen (mouvement dont il était partie prenante) :. Nous devrions me semble-t-il porter attention à ce problème en l’éclairant par la tradition du Bund et l’intérêt que celui-ci porte à la question nationale. La philosophie bundiste permettrait-elle de mieux comprendre ce que sont les conflits associés aux diverses volontés nationalistes s’exprimant au sujet d’une même terre et comment on pourrait tenter de les résoudre ?
Jacques Burko
J’ajouterai quant à moi que le problème central que nous devons traiter est le suivant : que pouvons-nous faire aujourd’hui, nous, ici et non là-bas, de l’esprit de la doykeit ? Comment les deux-tiers du peuple juif peuvent-ils agir pour défendre leur existence propre, en tant qu’êtres diasporiques, non titulaires d’une double nationalité ? Voici ce qui devrait nous préoccuper de façon prioritaire !
Quel engagement politique désormais ?
Philippe Lazar
Nous ne pouvons plus vraiment croire de façon béate à un avenir radieux du socialisme étatisé. Mais cela ne veut pas dire que les idées socialistes ne nous intéressent pas. Elles sont même pour beaucoup d’entre nous le moteur d’un engagement politique (pas nécessairement au sens partisan du terme), avec une grande interrogation sur les modèles de référence : le modèle marxiste, qui reste très prégnant dans ce pays, et le modèle du libéralisme tel que se l’est réapproprié la deuxième gauche autour de gens comme Michel Rocard, renouant avec une très ancienne tradition idéaliste française. Incidemment, le livre du Cercle Gaston-Crémieux, Valeurs, cultures et politique , traite en particulier de cette dualité, sur la base d’exposés de tenants de chacune de deux thèses. Comment nous situons-nous donc nous-mêmes, dans cette salle, par rapport à ces idées ? Tel pourrait être l’objet d’un premier débat La deuxième idée, moins théorique, concernerait la façon dont nous pourrions nous situer vis-à-vis de la construction européenne. Où en sommes-nous après le rejet de la loi constitutionnelle européenne ? Que pourrait être désormais une Europe fédérale disposant d‘institutions plus fortes mais qui respecterait mieux la diversité culturelle constitutive du continent et des peuples qui en occupent le territoire ?
Philippe Bourdier
Pour moi l’originalité du Bund tient à l’alliance qu’il réalise entre le politique et le culturel. Cela implique qu’il ne faut pas dissocier ces deux composantes, à quelque échelle que ce soit, et en particulier à l’échelle européenne.
Georges Wajs
La dimension juive pourrait singulièrement éclairer la question de la définition « culturelle » de l’Europe telle qu’évoquée par Philippe Lazar : les Juifs ne sont-ils pas, historiquement parlant, parmi les premiers européens ?
Élio Cohen Boulakia
Nous subissons actuellement en France une campagne systématiquement de dénigrement de l’humain. La loi sur l’immigration que nous prépare le ministre de l’Intérieur en est l’archétype. Le projet remet en question des éléments fondamentaux de notre société : sur l’accueil des étrangers, sur les lois de l’hospitalité, sur le droit d’asile. Il nous rappelle tristement la période de Vichy, dont l’encouragement à la délation. Des enfants pourront être séparés de leur mère et expulsés ! Nous ne pouvons, en tant qu’êtres de gauche et juifs, qu’être saisis d’effroi par ces résurgences.
Léopold Braunstein
Les revendications nationales (au sens de la « nationalité juive ») du Bund ne sont évidemment pas directement transposables aujourd’hui au sein de nos frontières. Mais il n’en va pas nécessairement de même au-delà, c’est-à-dire à l’échelle européenne. Et là, on ne peut que constater un réveil de certaines revendications nationales qui semblent bien contradictoires avec la volonté de constituer un ensemble européen formel. Nous serons bientôt fixés !
Philippe Lazar
Je crois que nous sommes tous d’accord sur la priorité fondamentale que, dans un pays comme le nôtre, il convient de donner à la résorption des inégalités et, plus généralement, au développement économique et social. Mais priorité n’est pas exclusivité. Intervient la grande question du culturel et de son interférence avec le politique. Et c’est là que demeure magistrale la leçon du Bund dans sa volonté explicite d’associer en permanence ces deux composantes essentielles de la société.
Propos recueillis par Philippe Lazar